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Sur les traces des pionnières de Lausanne

Philanthropes, pédagogues, lettrées, scientifiques… des femmes à l’esprit d’entreprise. Elles sont nombreuses et souvent méconnues. L’ouvrage « 100 femmes qui ont fait Lausanne » retrace leur parcours hors du commun et leur rend un vibrant hommage.

Évoquer leur trajectoire soulève inévitablement le contexte sociétal discriminatoire de l’époque. Rappelons qu’aux XVIIIe et XIXe siècles, les femmes ne bénéficiaient pas des mêmes droits que les hommes, ni des mêmes conditions à l’éducation, à la citoyenneté et encore moins à des charges politiques. Malgré ces inégalités, nombre d’entre elles se sont distinguées grâce à leur intelligence, leur courage, et leur perspicacité. Elles ont cédé à leurs passions et fait preuve de talent. Leur action et leur réussite en sont d’autant plus méritoires.
S’appuyant sur des recherches historiques, l’ouvrage collectif « 100 femmes qui ont fait Lausanne » nous révèle les pionnières des combats féministes qui ont marqué la ville de Lausanne.

Les salonnières lausannoises : un rayonnement au-delà de la ville

Parmi les érudites du siècle des Lumières, citons Étiennette Clavel de Brenles, que Voltaire surnomme affectueusement « Madame la philosophe ». La reine de la scène culturelle lausannoise, femme d’esprit et savante, reçoit dans son salon à la rue de la Mercerie aussi bien les aristocrates que les théologiens. Fille de pasteur, à l’instar de son amie Suzanne Necker, elle entretient une correspondance abondante avec plusieurs personnalités européennes. Ses manuscrits, retrouvés ultérieurement, ont permis de l’identifier en tant qu’auteure de plusieurs écrits anonymes qu’en raison des mœurs, elle jugea préférable de ne pas signer.

Autre salonnière et diariste lausannoise, Catherine Charrière de Sévery. Née au château de L’Isle, elle épouse Salomon de Sévery et mène à Lausanne une vie très engagée et épuisante au sein de la bonne société. « Tenir son rang pour la noblesse implique une mise en scène de l’oisiveté … », une contrainte proche de la tyrannie, note-t-elle dans son journal. On croise dans son salon l’amoureux de Germaine de Staël, Benjamin Constant, la portraitiste Louise de Corcelles, l’historien anglais Edward Gibbon, ou encore Auguste Tissot, médecin aux pratiques innovantes qui attire autant de personnalités à Lausanne que la présence de Voltaire.

En 1786, Isabelle de Montolieu Polier de Crousaz, dont les parents sont des amis de Voltaire et de Rousseau, se hasarde dans l’écriture d’une intrigue sentimentale, Caroline de Lichtfield, avec succès. Ce best-seller, réédité une vingtaine fois et traduit en plusieurs langues, propulse sa notoriété. Quant à Germaine de Staël – fille de Suzanne Necker – elle excelle, elle aussi, dans ce genre littéraire en publiant quelques années plus tard Corinne ou l’Italie et Delphine. Son art de la conversation – qu’elle maîtrise avec brio – et ses pensées libérales ont fait du château de Coppet l’un des lieux les plus courus par l’élite intellectuelle de l’Europe.

Lausanne, capitale de la danse et de la musique

Plus tard, au tournant du siècle, l’horizon s’élargit et les initiatives féminines se multiplient. Les femmes sont à la source de l’éclosion artistique et musicale. Inventives et entreprenantes, elles se mettent en scène. Édith Burger et le chansonnier vaudois Jean Villard-Gilles ouvrent un cabaret « Coup de Soleil » dans le sous-sol de l’Hôtel de la Paix, Mathilde de Ribeaupierre fonde l’Institut Ribeaupierre et révolutionne l’enseignement du piano.
Avec l’arrivée de Mara Dousse, fuyant la Russie révolutionnaire, le ballet du Théâtre municipal prend un nouvel envol. Elle sera suivie par la danseuse étoile Élvire Braunschweig-Kremis, fille d’émigrés russes. Grâce à l’aide de son mari Philippe Braunschweig qui obtient le soutien de la prestigieuse Royal Ballet School, la star cofonde le Prix de Lausanne. C’est encore à elle que l’on doit l’installation de la troupe Béjart à Lausanne.

Des femmes de talent, trop souvent méconnues

Au fil du temps, de nouvelles perspectives professionnelles se dessinent. Les Lausannoises saisissent les opportunités et contribuent à l’essor de la société. Généreuse, la donation de Jenny Enning Cavin permet la construction de l’École de Cour, l’École de Villamont et l’École supérieure de jeunes filles. D’autres mettent à profit leur talent pédagogique au travers d’un engagement fort dans l’éducation. Militantes, scientifiques, politiciennes… quelles que soient leurs réalisations, toutes méritent d’être célébrées pour les combats menés, le chemin parcouru, car la route est longue…

Ann Bandle

100 femmes qui ont fait Lausanne
Illustrations : Hélène Becquelin

Direction de l’ouvrage : Joëlle Moret
Texte : Isabelle Falconnier
Documentation historique : Corinne Dallera, Ariane Devanthéry
Groupe de travail : Simon Affolter, Morgane Arrayet, Amélie Nappey-Barrail
paru aux Éditions Antipodes

 

 

> lire aussi : Lausanne, capitale mondiale de la danse 

La Suisse de Phidias

Et si Phidias, l’un des plus illustres sculpteurs grecs de la Grèce Antique revenait 2500 ans après sa mort, visiter le Musée Barbier-Mueller de Genève ?

C’est l’une des scènes les plus émouvantes du captivant roman de Julien Burgonde, qui sort ces jours-ci aux Éditions Plaisir de Lire.

Tout commence par la découverte en Grèce du sarcophage de Phidias, l’artiste phare de l’Acropole et d’Olympie. Au même moment, la tension est à sa comble entre les gouvernements de Londres et d’Athènes qui réclame la restitution des chefs d’œuvre du Parthénon, justement sculptés par le génial Phidias et détenus depuis 300 ans par le British-Museum.

Caisson de maturation

Branle-bas de combats, dans les hautes sphères diplomatiques de la Perfide Albion ! Comment gagner du temps ? Ou mieux s’il était possible de sculpter des vraies copies des précieux chefs d’œuvre  ? Mais qui pourrait le faire ? Sans doute, le seul Phidias ? Mais alors pourquoi pas le faire revenir sur terre puisque son sarcophage a été exhumé ? Mais par quel prodige ?

Les services secrets de sa Majesté ont un plan. Ils décident de dérober de nuit la dépouille de Phidias.  Les miracles de la reconstitution des génomes, les secrets des caissons de maturation et de la biologie moderne feront le reste. Pari osé et réussi, un magnifique Phidias en chair et en os, version 2021, recommence à sculpter dans les sous-sols du British Museum, sous l’œil de la belle Mélissa, la plus brillante historienne du British Museum et principale inspiratrice d’ailleurs de cette folle aventure. Mais peut-on tout contrôler dans la vie, surtout quand les apprentis sorciers entrent en scène ? Ce serait sans compter l’amour de Mélissa et de Phidias, qui tentent de reprendre la main sur leur destin. Revoir le Parthénon et la mer Méditerranée. Fuir et se cacher dans une île. Reconstruire son bonheur, comme on redessine une esquisse.

Des chapiteaux romans

Commence alors un incroyable road-movie culturel, de Londres, à la cathédrale d’Amiens, en passant par la basilique de Vézelay, puis direction la Suisse. L’occasion pour Phidias, à peine déconcerté par le luxe des grandes artères de la cité genevoise, de visiter une exposition du Musée Barbier-Mueller : « Phidias s’était arrêté devant une idole cycladique de la première période, vieille de plus de 3000 ans… En voilà déjà une que je connais bien… J’en avais une plus petite dans mon atelier… ». Regard enflammé, l’artiste semble apprécier aussi la découverte des chefs d’œuvre de l’ethnie africaine Senoufo. L’artiste le plus accompli de l’Antiquité avait visiblement décidé de s’approprier en quelques semaines, vingt siècles de l’Histoire de l’Art. Mais le temps presse. Les espions de sa gracieuse Majesté sont sur leurs trousses. Il faut quitter le musée et franchir le col du Grand Saint-Bernard, pour trouver asile en Italie, avant de s’échapper en Grèce. C’est là, où le roman policier basculera dans la tragédie grecque…

Béatrice Peyrani

Le retour de Phidias
de Julien Burgonde
Plaisir de Lire

 

 

 

La passion de la vie de Peter Brabeck-Letmathe

Pendant plus de dix ans, il a été le PDG du groupe le plus emblématique de la Suisse : Nestlé. Pourtant c’est son amour de la montagne et de la musique qui a rythmé sa vie et guidé ses choix. Retour sur le parcours d’un maestro de la vie…

Longtemps, il se leva de bonne heure pour réaliser son rêve d’enfant : devenir chef d’orchestre. Peter Brabeck-Lemathe est né en Autriche, le 13 novembre 1944, à Villach, une ville dévastée par les bombes et la guerre dans une famille modeste mais aimante. Son père livre l’essence des stations-service dans une Carinthie dévastée. Sa mère lui transmet l’amour de la montagne et des longues balades le long des lacs alpins. L’été, la famille sillonne la région en side-car, l’hiver, pour économiser le prix des remontées mécaniques, elle arpente les montées en peau de phoque pour ensuite redescendre en ski. La nature, la montagne, mais aussi la musique animent la vie de la maisonnée. Dès l’âge de six ans, Peter apprend le piano et se voit un jour à la tête d’un philarmonique. Pourtant maturité en poche et son service militaire accompli, le jeune homme déchante vite. Dès ses premiers entretiens à l’Académie de Musique de Vienne, il se rend vite à l’évidence, « privé de l’oreille absolue », il n’a pas les capacités requises pour aller jusqu’au bout de son ambition. « En écoutant les prouesses des autres aspirants musiciens, je compris que j’étais loin d’être aussi doué qu’eux, et je ne voulais surtout pas sombrer dans la médiocrité. »

Une expédition dramatique

Changement de cap pour le jeune garçon, qui s’inscrit à l’Université d’économie de Vienne. Après tout, ses nombreux remplacements durant les vacances de pompistes amis de son père s’étaient toujours bien passés.

Peter Brabeck-Letmathe avait au moins une certitude : la vente lui plaisait bien et il savait s’adapter à toutes les situations. Pour financer sa licence d’économie, il n’hésite pas à vendre des journaux, nettoyer les cuisines la nuit de grands hôtels, faire des livraisons, installer des rideaux. Bref, le jeune homme n’a peur de rien. Pas même de se lancer sans argent (ou presque avec seulement 5000 dollars pour toute son équipe!!!), avec quelques copains à l’assaut du Tirich Mir au Pakistan, un sommet de 7708 mètres. Cet été 1967, l ’aventure vire rapidement au cauchemar. A 6300 mètres, leur camp de base numéro 2 installé, faute de réserves de nourriture suffisantes, les amis jouent au poker le nom des deux camarades qui tenteront seuls le sommet. Peter perdra au jeu, rentrera au camp de base numéro 1, blessé, après une chute de 15 mètres, mais aura sauvé sa peau.

Malheureusement, ses deux amis eux ne reviendront jamais de leur expédition. Un choc pour Peter, qui comprend alors qu’en montagne la réussite n’est pas d’atteindre le sommet, mais de revenir sain et sauf. Un principe qui dictera aussi plus tard sa conduite dans les affaires. « Trop d’ambitieux veulent juste arriver au sommet, devenir le patron, mais ceux-là ne se préparent pas à la descente. Ils se concentrent sur la montée et quand ils sont arrivés tout en haut, ils sont seuls parce qu’ils ont laissé tout le monde sur le côté et ne savent pas dès lors comment redescendre, ils n’ont engagé aucune réflexion là-dessus.  Or, on ne peut pas rester tout le temps au pinacle. Un jour, il faut bien redescendre…Et bien, cette descente, il faut la préparer ! En gardant à l’esprit cette pensée, on va profondément changer sa gestion personnelle des événements et son rapport aux autres… ».

L’étudiant rescapé du Pakistan change de nouveau son braquet d’épaule : terminé, oublié, le projet d’un doctorat de sciences éco, il se lancera donc dans le négoce, mais pas question de renoncer à la montagne. Il a vu l’Himalaya, qu’à cela ne tienne il lui faut maintenant découvrir la cordillère des Andes.

Les Trente Glorieuses offrent toutes sortes d’opportunités à la génération de mai 68, à condition de les saisir. Peter épluche les petites annonces et tombe sur une offre de la société Findus qui affiche des ambitions internationales. L’Amérique serait-elle à portée de main ? Brabeck passe des tests aux ressources humaines de Findus, peu concluants. Hasard du destin? Le directeur général de la compagnie le rattrape au vol, car il se souvient d’avoir repéré le nom de l’infortuné candidat Brabeck dans les journaux autrichiens qui ont rapporté avec émotion la tragique équipée des jeunes gens du Tirich Mir. Le responsable de la société Findus lui propose un job au bas de l’échelle comme vendeur stagiaire. Brabeck devra vendre des glaces Findus et arpenter l’Autriche avec son camion frigorifique.

Ce sera le début d’une longue carrière de près de quarante ans chez Nestlé qui le mènera jusqu’au poste de PDG en 1997, fonction qu’il quittera en 2008, tout en restant président du conseil d’administration jusqu’en 2017. Quarante ans de vie chez Nestlé, où il n’aura jamais eu l’impression dit-il « de travailler ». Quarante ans de chantiers souvent inachevés affirme-t-il,   mais qui l’auront mené aux quatre coins de la planète du Chili à la Patagonie, de Pékin à Vevey et lui auront permis de croiser un grand nombre de chefs d’États et même de rencontrer le pape François. Sous sa houlette, Brabeck aura fait de Nestlé, un géant mondial de l’alimentation, de la nutrition et du bien-être (110 milliards de chiffre d’affaires, 340 000 salariés travaillant avec un million d’indépendants, 160 000 actionnaires).

Se mobiliser contre le gaspillage de l’eau

Visionnaire, l’intrépide dirigeant autrichien sera l’un des premiers PDG de multinationales, à s’engager activement contre le gaspillage de l’eau et pour une alimentation plus saine. Deux combats, où l’on n’a rien fait de concret peste-t-il mais qui reste dans sa ligne de mire, car s’il n’est plus le PDG de Nestlé, Peter Brabeck-Lemathe ne connait pas le mot retraite. Il se passionne pour les biotech et l’agriculture verte, y a investi et pris la présidence d’une fondation que le Conseil d’Etat, le Canton et la ville de Genève ont créée :  la GESDA (Geneva Science and Diplomacy Anticipator), qui essaie d’envisager quelles sont les technologies qui émergeront dans une dizaine d’années. Quant à ses récentes épreuves personnelles, un cancer de la lymphe, puis la Covid 19 qui l’a frappé en 2020 et l’a conduit au CHUV de Lausanne en réanimation, elles n’ont en rien entamé son énergie. Longtemps, Monsieur Brabeck entend se lever… tôt.

Béatrice Peyrani

Ascensions
Peter Brabeck-Letmathe
Editions Favre

2020

Le goût d’une vie meilleure

Dans son roman « La Vie suprême », Alain Bagnoud revient sur l’affaire du faux-monnayeur Farinet : homme de mérite ou imposteur ? Depuis 1873, le mythe a fait couler beaucoup d’encre. Décryptage.

A son arrivée dans le Val de Bagnes, Farinet soulève la suspicion des habitants. Des histoires sur un faux-monnayeur se propageaient dans la vallée et alimentaient les rumeurs. Un homme blond, de belle allure, était recherché pour avoir fabriqué de la fausse-monnaie.
Si l’inquiétude gagnent les villageois, la perspective de s’enrichir emballe les esprits. Farinet promettait des sacs de pièces à ses complices.

Saisir sa chance

Une bénédiction pour Stéphane Besse, arrière-arrière-grand-père de l’auteur, prêt à risquer sa liberté pour sortir de la misère. Il attendait cet instant depuis longtemps. « Quelque chose allait venir, et à ce moment-là, il saisirait sa chance, chacun en avait une dans sa vie, il ne la laisserait pas passer ».

Né dans une famille sans terre, sans fortune, hormis un jardin portager, Besse doit sa survie à un combat continuel. L’été dans les alpages, l’hiver à louer ses services pour des travaux pénibles et mal payés, il ne mangeait pas à sa faim. Mieux traité cependant que son petit frère, placé très jeune comme domestique parce que la nourriture manquait. L’enfant dormait dans un cagibi sur un lit de paille et travaillait dix-huit heures par jour.

L’engrenage des inégalités

A travers l’histoire de Farinet, Alain Bagnoud décrit la réalité implacable d’une autre époque. Au cœur de ce milieu montagnard, où chacun se connaissait, les inégalités étaient la règle. Les familles au bas de l’échelle sociale ne pouvaient espérer une quelconque amélioration, ni accéder à l’éducation scolaire. Les alliances étaient liées à la fortune, les gens aisés restaient entre eux. Alors Farinet et ses promesses de pièces avait attisé les envies de certains.

Désillusion et disgrâce 

En se liant avec Farinet, Besse y voit la chance de sa vie pour en finir avec la misère, les jours sans lendemain, et « se réjouir de la lumière du sous-bois, des insectes qui dansaient dans les rayons de soleil, des reflets argentés sur la surface de l’eau…». C’est lui qui aura le courage de commander le métal argentin et de transporter la machine en fonte avant d’être emprisonné, trahi par les complices et lâché par Farinet, en fuite.

Au fil du temps, Farinet se voit gratifié du noble dessein d’avoir voulu enrichir les pauvres et devient un héros. Alain Bagnoud revisite la légende et nous dévoile un homme manipulateur, qui vivait aux crochets de ses complices et abusait des femmes. Pas très glorieux… mais passionnant !

Ann Bandle

La Vie suprême
Alain Bagnoud

Editions de l’Aire, Vevey, 2020
Distingué par le Prix Edouard Rod 2020

L’amour de l’Engadine

Damier a lu « J’irais nager dans plus de rivières » de Philippe Labro. Un livre magnifique, une ode à la vie, où la Suisse chère au cœur de l’auteur n’est pas oubliée.

Le chant nocturne d’un torrent de montagne du côté des lacs de Sils-Maria, la quiétude de l’Engadine avec la main de Françoise, sa femme, celle qui a transformé sa vie et fut sa rencontre miraculeuse, Philippe Labro ne les a pas oubliés et leur rend hommage avec tendresse et délicatesse dans « J’irai nager dans plus de rivières ». Depuis plus trente ans, cet écrivain, cinéaste, patron de presse et parolier des plus grands  nous enchante avec ses romans, tous presque devenus déjà des classiques étudiés en classe : « L’Étudiant étranger », « Un été dans l’Ouest », « le Petit Garçon », « Quinze ans », …De même, il nous avait raconté le Paris des années 50, la découverte de l’Amérique, l’arrivée à France Soir… mais n’avait jamais en réalité dévoilé les passions, les amitiés, les amours du grand patron de presse qu’il est devenu dans les années 90.

Des chansons pour Johnny

Ah la belle vie pourrait-on dire au fil des 300 pages. Des rencontres avec le cinéaste Jean-Pierre Melville, les acteurs Yves Montand et  Jean-Louis Trintignant, le patron de France Soir, Pierre Lazareff, l’écrivain Tom Wolfe, le musicien Serge Gainsbourg,  Mag Bodard, la productrice inspirée des Parapluies de Cherbourg, Labro se souvient de tout. De Fabrice Luchini, à 16 ans, jeune coiffeur chez Alexandre qui lisait Nietzsche qu’il fit débuter au cinéma dans « Tout peut arriver », de Johnny Hallyday l’ami de toujours, pour qui Labro écrivit de nombreuses chansons (dont l’inoubliable « Oh ma jolie Sarah ») et qu’il voulut voir encore -une toute dernière fois- au funérarium du Mont Valérien.

Philippe Labro se souvient de Pompidou, Giscard, Chirac, et tous ces nombreux Very Important People qu’il raccompagna plus tard à la sortie des studios de RTL. Les studios RTL n’existent plus rue Bayard et la France que nous raconte Labro n’est plus tout à fait la même. Raison de plus pour plonger dans « J’irais nager dans plus de rivières ».

Béatrice Peyrani

Pour l’amour de La Dame aux Camélias


La Traviata sera à l’affiche au Palais Garnier et à la Scala de Milan en novembre prochain, puis au Grand Théâtre de Genève en 2021. A l’origine de cet opéra le plus joué au monde, le roman d’Alexandre Dumas fils : « La Dame aux Camélias », inspiré de sa propre liaison avec la belle courtisane, Marie Duplessis. 

Rose Alphonsine Plessis, plus connue sous le nom Marie Duplessis, connaît la misère dès son plus jeune âge. A 14 ans, abandonnée par sa famille, elle travaille comme blanchisseuse dans la capitale française, un emploi qui ne permet pas de survivre sans le secours de ses proches. Sa merveilleuse beauté – un teint de porcelaine, des cheveux noir ébène, le sourire éclatant, la taille haute et excessivement fine – est remarquée par un débaucheur qui l’installe confortablement et parfait son éducation lacunaire. Elle vit désormais dans un bel appartement. On l’aperçoit à l’intérieur d’un élégant coupé bleu attelé de deux chevaux, ou dans sa loge à l’opéra. La somptueuse assiste à toutes les représentations, aux bals et aux orgies, toujours fleurie de ses camélias blancs ou rouges. En peu de temps, elle s’est transformée en une femme cultivée et raffinée, courtisée par le Tout-Paris. Les cœurs flambent! Balzac, Alfred de Musset, Franz Liszt, qu’elle aima au-delà de tous, et… Alexandre Dumas fils : « Plus je voyais cette femme, plus elle m’enchantait. Elle était belle à ravir. Sa maigreur même était une grâce. J’étais en contemplation. Ce qui se passait en moi, j’aurais peine à expliquer. J’étais plein d’indulgence pour sa vie, plein d’admiration pour sa beauté. »

L’illusion du bonheur

Dans le récit, Marie Duplessis apparaît sous les traits de la fictive Marguerite Gauthier. Elle est au plus haut de sa prestance lorsque qu’Armand Duval, comprenez Alexandre Dumas fils, tente d’intégrer le cercle des élus de la courtisane. Après avoir été dédaigneusement éconduit, il parvient à ses fins jouant la carte de l’amour profond, promesse de mariage à l’appui, tout en exigeant qu’elle renonce à ses richissimes amants. Elle consentit cependant à passer l’été avec lui à la campagne, un acquiescement qui le transporta de joie, convaincu qu’elle l’aimait «puisque ma fortune était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n’y avait donc eu chez elle que l’espérance de trouver en moi une affection sincère… »  L’histoire serait banale si elle ne reflétait pas la société de la Belle Époque du XIXème siècle, ses us et coutumes, ses inégalités et ses misères. Un engrenage infernal et destructeur. Lourdement endetté et sous la menace de son père, Armand Duval sera contraint de renoncer à sa passion : « Je ne suis pas assez riche pour vous aimer comme je voudrais, ni assez pauvre pour être aimé comme vous voudriez ».

Un nuage pulmonaire

Malgré sa déception et son abattement, Marie Duplessis renouvelle avec son passé de demi-mondaine. Elle est de toutes les fêtes, s’épuise à briller sans parvenir à convaincre. Ses anciens amants la délaissent pour d’autres courtisanes. En revanche, les créanciers se pressent à sa porte. A bout de force, sa santé s’altère de plus en plus, de violentes quintes de toux l’étouffent, le sang jaillit, ses lèvres sont teintées de rouge… elle ne se relèvera plus. A 23 ans, Marie Duplessis s’éteint, seule, et dans la misère la plus complète.

Ému aux larmes, Alexandre Dumas fils sort sa plume et, en l’espace d’un mois, immortalise sa très aimée Dame aux Camélias.
Il publie le roman en 1848, devenu depuis mythique.

Ann Bandle

Opéra Garnier : La Traviata

Teatro alla Scala : La Traviata

Grand Théâtre de Genève : La Traviata

Lewis et Irène

Damier continue sa série « Relisons nos classiques ». L’occasion de redécouvrir « Lewis et Irène », le premier roman écrit par Paul Morand en 1924. Une écriture qui danse comme un charleston, un homme et une femme d’affaires, un duel à la vie à la mort…

Lewis, jeune financier volage et ambitieux, à la tête de la Franco-Africaine a renoncé à tout, y compris ses affaires pour épouser la belle Irène, son double féminin. Il a rencontré en Sicile la banquière qui représente la vénérable Société Apostolatos. Il venait y acheter des mines. Elle aussi. Lewis rafle l’affaire. Il croit gagner la première manche. Il regagne Paris, le rachat des mines en poche, mais désenchanté et solitaire. Le ciel trop bleu de l’île l’aurait-il perturbé, lui le joueur impénitent ? Et pourquoi depuis son retour cette petite phase de Pascal lui trotte-t-elle sans cesse dans la tête ?  « Le premier effet de l’amour est d’inspirer un grand respect. » Cela le fit rire, puis lui donna à réfléchir.

Lewis devait s’y résoudre, il ne peut pas oublier Irène. Mais enfin, il pensait à elle, « comme à une société concurrente. », voulait-il croire. Il devait pourtant se rendre à l’évidence. Elle « avait cette belle couleur terre cuite des peaux méditerranéennes, alors que lui n’était encore que le barbare aux chairs blêmes. » Elle n’était pas seulement belle, mais unique.

Swinging London

Comme un malheur ne vient jamais seul, les mines siciliennes donnent mystérieusement du fil à retordre à Lewis.  « Les problèmes de main d’œuvre se compliquèrent…les syndicats exigeaient des salaires tels que nulle exploitation n’était possible. Les bureaux de l’émigration, la presse locale, les Municipalités…les délégués de la Mafia eux-mêmes, pour une fois semblaient d’accord, ligués contre l’entreprise Française. Une seule solution pour sortir de ce fiasco ? Aller à Londres, revendre l’affaires aux Apostolatos. Bien sûr Irène est là, elle signera le rachat. C’est elle qui remporte la seconde manche. Mais le jeu est-il plus subtil ? Irène s’en défend à son tour, puis finit par se rendre elle aussi à l’évidence. Irène aussi aimait Lewis.

Ils se marièrent donc, séjournèrent quelque temps en Grèce et résolurent de vivre leur amour à Paris, à 100%.  Ils étaient pourtant si différents. Lui, un pessimiste optimiste. Elle, une optimiste pessimiste. Lui un self made man. Elle, une héritière combattive.

« L’oisiveté est la mère de tous les vices, mais le vice est le père de tous les arts », écrit Paul Morand. Pour tromper la monotonie du temps, Irène et Lewis allèrent donc visiter les musées de Paris. De tous ceux qu’elle préférait, « c’était le musée de la Marine, à cause des voiliers. Elle n’avait aucune idée de l’art. Elle vivait volontiers parmi les choses laides… ». Elle connaissait peu la peinture européenne et ne s’enthousiasmait pas pour la haute cuisine à la française. Ensemble du matin au soir, au fil des mois, pour Irène et Lewis, l’amour commençait à devenir ennuyeux.

Une prison gothique

Un quotidien sans travail ? Ce n’était sans doute plus supportable, pour une femme et un homme de cette trempe. Irène reprend en cachette ses activités de femme d’affaires. Lewis se disperse et reprend non sans mal la direction de la Franco-Africaine, où contrairement à Irène à la société Apostolatos, il n’avait ni amis, ni famille. Qui gagnera cette fois le dernier acte ?

Écrit en 1924, le premier roman de Paul Morand n’a pas pris une ride et se lit avec plaisir. Les formules de l’auteur sont aussi drôles que brillantes : Westminster ? « cette prison gothique d’où sont sortis toutes nos libertés ? ». L’amitié entre hommes ? « Vous savez ce que les femmes en pensent : cela fait de l’ombre sur leurs robes.  Les femmes ? Indispensables « pour voyager surtout. C’est là qu’elles sont les plus agréables, toujours plus souriantes qu’ailleurs. »  Né en 1888, lauréat du concours des Ambassades en 1913, cet amateur de vitesse (il posséda plus de 80 voitures différentes), sportif effréné, un brin misogyne, qui n’a pas son pareil pour décrire en quelques mots le cynisme, le désarroi et la solitude de deux êtres davantage à l’aise pour faire des affaires ensemble que pour s’aimer a publié plus d’une centaine de livres. Il a été l’un des auteurs les plus célébrés et admirés des années 30. Mais sa collaboration au régime de Vichy et son éphémère poste d’ambassadeur de France à Berne ont entraîné sa révocation de l’Administration française et les foudres tenaces du Général de Gaulle, qui n’oubliera jamais que Morand ne l’a pas rallié à Londres en 1940 alors qu’il était en poste à l’ambassade de France et aurait pu lui faciliter de nombreux contacts dans les milieux diplomatiques et industriels britanniques. Morand connut un long purgatoire au panthéon des écrivains, il tenta de se faire oublier en s’exilant plusieurs années à Vevey, avant de se voir élu en 1968 à l’Académie Française. Il est mort en 1976, non sans avoir laissé une longue série d’ouvrages à relire, comme tout particulièrement comme son magnifique « Venises ».

Béatrice Peyrani

Paul Morand, Lewis et Irène

 

Dans le viseur de Vivian Maier

Une vie à photographier les démunis, les exclus de la société et d’innombrables scènes insolites, puis disparaître dans l’anonymat, sans même développer – faute de moyens – la plupart de ses clichés… C’est l’histoire tragique de Vivian Maier, photographe de rue, dont le talent nous est révélé posthume.

Cent mille négatifs, planches-contacts, films documentaires et enregistrements audio, amassés pêle-mêle dans un carton, s’envolent aux enchères pour la modique somme de quatre cents dollars. L’acquéreur, John Maloof, est un jeune agent immobilier. Il ne réalise pas dans l’immédiat l’incroyable richesse du contenu. Un témoignage poignant de l’Amérique de la seconde moitié du 20ème siècle. Autant de visages qui interrogent, de bâtiments historiques démolis, d’instants saisis sur le vif, des clichés qui ne cessent de l’intriguer. Qui était Vivian Maier, cette mystérieuse photographe dont personne n’avait attendu parler ?

Entre New-York et la France

Dans son récit « Une femme en contre-jour », Gaëlle Josse nous dresse un portrait émouvant de Vivian Maier qui remonte à sa petite enfance. Née en 1926 à New-York, de mère française et de père austro-hongrois, la fillette subira crescendo les difficultés, les violentes disputes, les drames et la séparation de ses parents. Deux émigrés qui se sont rencontrés au pays de tous les espoirs, de tous les rêves… se sont aimés avant de se déchirer face à la dure la réalité d’un monde sans pitié. Désormais, Vivian habite seule avec sa mère dans le Bronx. Mère et fille survivent péniblement grâce à quelques âmes généreuses. Comment échapper à cette misère ? En 1932, elles embarquent à New-York pour un retour en France. Pour Vivian, la perspective de quelques années heureuses, enfin ! Hélas, rien ne dure, et le 1eraoût 1938, elles traversent l’Atlantique dans le sens inverse, sans un sou et la peur du lendemain.

Sur les rives du lac Michigan

« Ce lac, comme une mer. On ne voit pas l’autre rive. Et si c’était la mer ? » C’est sur ses rives, à Chicago précisément, que Vivian pose ses valises. Elle aime l’air vivifiant, les escapades, les errances. L’allure androgyne, sans la moindre coquetterie, elle arpente les rues sordides, les quartiers des marginaux, son Rollei autour du cou. L’œil toujours en éveil, elle saisit tout ce qui l’émeut, l’attire, la subjugue ou la bouleverse, « elle possède ce sens du détail qui dit tout d’une histoire… ». Surtout, elle compte sur elle-même, ne se marie pas, n’a pas d’enfants, pas d’amis non plus. On l’a dit pourtant sociable…
Mais elle doit travailler pour survivre. L’opportunité se présente dans une famille de la banlieue de Chicago qui l’engage pour garder leurs trois garçons. Vivian trouve mille façons de les amuser, de les intéresser à la vie au dehors, sans lâcher son Rollei. Elle sera leur Mary Poppins.

Incurable pauvreté

Les dernières années de sa vie, la misère rôde à nouveau. Recluse dans une triste solitude, elle n’a plus d’argent. Le photographe de son village refuse de développer ses photos. Elle insiste à plusieurs reprises, en vain. Les bobines s’amoncellent. Malgré tout, elle photographie toujours avec la même passion. Sans le secours des enfants (devenus adultes), qu’elle gardait autrefois et qui n’ont jamais abandonné leur nounou, elle aurait fini ses jours dans la rue.
Et voilà qu’un après-midi de décembre, Vivian Maier glisse sur une plaque de verglas, au bord du lac de Michigan, ce lac qu’elle admirait tant. Sa tête heurte violemment la glace, elle ne se relèvera plus : « Je suppose que rien n’est censé durer éternellement. Nous devons faire de la place pour d’autres personnes… » avait-elle écrit. A-t-elle seulement eu conscience de son talent?

La révélation posthume

Une exposition organisée par John Maloof au Centre culturel de Chicago la révèle au monde entier. Le succès est phénoménal !  On se bouscule, on s’émerveille, on s’extase… Vivian Maier, inconnue de son vivant, devient une célébrité égale aux grands photographes. « Insoluble secret d’une existence, terrifiante solitude d’une femme dont le geste photographique, le geste seul donna un sens à la vie, la sauva peut-être du désespoir » analyse finement l’auteur. L’histoire de la photographe de rue ne fait que commencer…

Ann Bandle

Gaëlle Josse
Une femme en contre-jour
NOTAB/LIA – Les éditions Noir sur Blanc, 2019

La Gloire de mon père

Après deux mois de confinement, la Provence vous manque, tout comme le chant des cigales. Plongez dans « La Gloire de mon père » de Marcel Pagnol et vous serez transportés dans le Pays d’Aubagne, sous le soleil très exactement. Un régal…

 « Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers ». Ainsi commence « La Gloire de mon père », de Marcel Pagnol. L’amour de la Provence, la poésie, l’humour, la nostalgie, la tendresse, la simplicité. Le Garlaban est une montagne et de mémoire d’homme, personne n’a jamais vu une colline entourée de chèvres !

Mais la phase sonne si bien, l’image si vivante que le lecteur est déjà transporté dans la garrigue odorante des thyms et farigoulettes en fleurs. En à peine deux lignes, tout ce qui fait le sel et le plaisir de lire ou de relire l’écrivain affleure déjà.  Auteur de pièces de théâtre à succès (Topaze, Marius, Fanny), pionnier du cinéma parlant (avec les mémorables chefs d’œuvres, César, La Femme du boulanger, Le Schpountz, la Fille du Puisatier…), Marcel Pagnol a écrit ses souvenirs d’enfance, à l’âge de 62 ans, alors qu’il était couvert de succès et de gloire. Depuis dix ans déjà, il siège à l’Académie Française, parmi les immortels.  La Gloire de mon père et le Château de ma mère, qu’il publie la même année, en 1957, lui attire la correspondance et l’admiration de milliers enfants au point que Marcel Pagnol, parait-il, pour ne pas choquer ces petites âmes innocentes (et peut être aussi pris par trop de projets) préféra retarder la publication Le Temps des amours, qui ne furent édités finalement qu’à titre posthume. Belle délicatesse d’une autre époque !

Un guéridon merveilleux

Pourtant mieux vaut ne pas ne pas s’y méprendre : La Gloire de mon père n’est pas seulement un livre pour enfants. C’est un roman qu’on a plaisir à lire de 10 à 100 ans. L’histoire raconte les premières années de Marcel. Mi autobiographiques, mi-romancées sans doute aussi.  La naissance à Aubagne, les premières années à l’école communale de Marseille, où son père Joseph est nommé instituteur titulaire en 1900, le Parc Borély où sa tante Rose l’emmène faire du vélo et lui présente Jules, qui deviendra bientôt pour Marcel le charismatique oncle Jules, catholique fervent, à l’accent rocailleux du Sud Ouest.

De quoi alimenter de belles discussions avec Joseph, hussard de la République et laïc impénitent. Mais pour le plus grand bonheur de tous et la santé fragile d’Auguste (la maman de Marcel), Jules, Rose et Joseph savent faire taire leurs divergences d’opinion pour ne garder que le bonheur d’être ensemble. Ils décident de louer en commun une grande maison au- dessus d’Aubagne et en direction d’Aix : La Bastide-Neuve. Une villa où ils pourront passer les grandes vacances, celle de Noël et de Pâques. Louée vide, la maison doit accueillir une belle cargaison de meubles achetés chez un brocanteur et que Joseph et Marcel ont retapée avec soin durant des mois. « Chaque soir, à six heures, je sortais de l’école avec lui ; nous rentrions à la maison en parlant de nos travaux et nous achetions en chemin de petites choses oubliées : de la colle de menuiserie, des vis, un pot de peinture… ». Augustine émerveillée ne se lasse pas d’admirer la beauté du guéridon, de la commode et des autres merveilles que le père et le fils ont rafistolés avec autant de talent que d’amour.

Une eau limpide et fraîche

Enfin, le moment tant attendu arrive. La petite troupe se met en mouvement pour gagner la villégiature. Une véritable expédition. Il faut prendre le tramway puis marcher plusieurs heures. Le déménagement lui est acheminé par une charrette conduite par un mulet et un paysan du coin. Les chemins sinueux s’aventurent entre deux murailles de pierres cuites sous un soleil ardent. Mais le goûter est joyeux : pain craquant et doré, saucisson et l’orange désaltérante à souhait. Augustine trouve la route longue, à pied.

Comment feront-ils quand il faudra amener des provisions ? « Nous sommes trois hommes » répond le petit Paul, « Maman, tu ne porteras rien », assure le jeune garçon, tandis que Joseph jure mordicus qu’avec le progrès prévisible, le tramway arrivera bien dans moins de six mois à La Croix, c’est-à-dire à moins d’une heure de marche de leur point de destination.  A la prophétie paternelle, Marcel voit déjà jaillir les rails de l’herbe et le grondement du tramway.

En attendant, les vacanciers font taire leur impatience et admirent le petit village de la Treille qui apparait enfin. Ils touchent presqu’au but.  « Alors commença la féerie et je sentis naître un amour qui allait durer toute ma vie. Un immense paysage en demi-cercle montait devant moi jusqu’au ciel », écrit Marcel Pagnol. La Bastide Neuve est en vue. La bâtisse « qui était neuve depuis bien longtemps », est en fait un petit mas à demi caché par un figuier dans un désert de garrigue, un peu rustique.  Mais c’est l’asile des grandes vacances, de la liberté et de la fraternité.  La maison a le luxe incroyable pour l’époque (autour de 1904) d’avoir l’eau courante. « Je ne compris que plus tard, le miracle de ce robinet : depuis la fontaine du village jusqu’aux lointains sommets de l’Etoile, c’était le pays de la soif : sur vingt kilomètres, on ne rencontrait qu’une douzaine de puits… », raconte Marcel Pagnol. Des puits dont la majorité étaient à secs dès le mois de mai. C’est dire, si la villa louée par la famille de Marcel fait figure de villa extraordinaire, avec « son Robinet du Progrès » !  Les dîners sous la treille éclairée par la lampe à pétrole, les douches au jet d’eau sur la terrasse, les parties interminables d’indien avec son frère Paul et même l’insupportable dictée pour cause de mauvais temps enchantent les estivants.  Un jour toutefois, Marcel suit en secret son père et son oncle partis chasser.  La journée sera mémorable. Pagnol s’en donne à cœur joie pour nous raconter le silence de la colline, le bleu très vif d’oiseaux étincelants, les gorges abruptes… Marcel se perd et se retrouve dans la garrigue. L’aventure le fera grandir et « surprendre son père en plein flagrant délit d’humanité ». Il ne l’en aima que davantage et se mit à chanter au soleil.

Béatrice Peyrani

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Pour l’amour des livres

Des premières lueurs de sa Bretagne natale à ses voyages à travers le monde, Michel Le Bris nous parle de ses livres coup de cœur, chinés dans ses librairies favorites, et nous révèle un insatiable appétit littéraire! 

Au bord du gouffre, sorti d’une salle de réanimation et encore endolori, Michel Le Bris souffre le martyre, ses jours sont comptés, il en est persuadé. Surtout, sa vision brouillée l’empêche de lire, insoutenable pour l’auteur prolifique, qui voit sa vie perdre tout son sens. Brusquement, tout s’écroule. Comment vivre sans écrire, sans l’amour des livres… « j’étais mort, pas physiquement peut-être, ou pas encore, mais comme écrivain ».

L’urgence de se raconter est né de cette frayeur-là. Peu à peu, l’esprit s’est reconnecté et les mots ont retrouvé leur maître. Sans eux, « je ne serais rien » avant de renchérir « je leur dois tout ». Pour l’amour des livres sera donc une déclaration sincère, une reconnaissance envers ceux qui l’ont aidé. Sa mère tout d’abord qui, en récompense de ses bons résultats scolaires, l’amena dans une librairie à Morlaix. Pour l’enfant s’ouvrait alors « la porte des merveilles ! ». Puis, il y a eu la générosité d’un instituteur qui lui donna accès – cadeau inestimable – à sa propre bibliothèque, sans restriction aucune, une vraie délectation pour ce jeune dévoreur de livres.

Sur les pas de Michel de Bris

Depuis son enfance dans le petit bourg de Plougarnou en Bretagne jusqu’aux confins de ce qu’il nomme le « Grand Dehors », les voyages de Michel de Bris ont toujours eu pour horizon les plus belles bibliothèques – au sommet l’ancienne Library of Trinity Collège à Dublin – et les librairies hors du commun. À Londres, il chine abondamment à Charing Cross, où s’agglutinent les incontournables enseignes de livres rares, pour repartir ruiné par l’acquisition des œuvres complètes de Joseph Conrad et de Robert Stevenson, ses auteurs de prédilection. « Vous devez envisager de faire jeûne un moment pour amortir le désastre financier », tempère-t-il, enivré par l’odeur du papier et des reliures en cuir. Loin d’être assouvi par une telle frénésie, il nous entraîne à Bruxelles à la Librairie Pêle-Mêle, royaume des livres d’occasion. Là, s’entassent à perte de vue des piles de pépites dans un désordre aléatoire. Avec patience et ténacité, on peut mettre la main sur l’improbable fascicule, le volume tant recherché. « Vous en ressortez hagard avec des airs de hibou empoussiéré » avertit Michel de Bris. Ce fin connaisseur partage aussi quelques adresses de libraires géniaux outre-Atlantique. Il a ses habitudes à Los Angeles et à San Francisco… On a hâte de retrouver la liberté.

L’amour de la littérature

Au-delà de ses errances littéraires, Michel Le Bris, tour à tour romancier, éditeur, philosophe, multiplie les initiatives autour du livre, sans lâcher l’écriture de ses propres ouvrages. Cet amour inconditionnel donnera naissance au lancement de collections de grands auteurs oubliés et à la création du festival Étonnants Voyageurs. Mais hélas, on ne le croisera pas cette saison dans les ruelles de Saint-Malo dont la trentième édition vient d’être annulée ! Un crève-cœur pour le romancier qui restera, nul doute, sur sa faim. En ces temps de bouleversements, on veut croire plus que jamais à sa devise « Nous sommes plus grands que nous ! »

Ann Bandle

Michel Le Bris
Pour l’amour des livres
Editions Grasset
Disponible également en numérique