A l’ombre des regards

De la Renaissance à nos jours, la Fondation de l’Hermitage invite à porter notre regard sur les ombres des œuvres d’art, là où lumière s’éclipse pour créer un contraste clair-obscur, dévoiler un mystère ou dramatiser un paysage. Des ombres parfois inquiétantes, colorées, spectaculaires, mais toujours fascinantes.

Selon un mythe qui date du 1er siècle après J.-C., le dessin et la peinture aurait été inventés par une jeune femme corinthienne qui traça les contours de l’ombre de son amoureux projetée sur le mur par la lumière avant qu’ils ne soient séparés. Par ce geste singulier, la première ombre est née, suivie d’une multitude de variations. Depuis ce temps lointain, les plus grands artistes en font usage, voire un véritable sujet, que ce soit dans les autoportraits comme en témoignent les œuvres de Rembrandt et Eugène Delacroix, ou le genre figuratif des impressionnistes. Avec le roi du Pop art Andy Warhol et sa série Shadows II, l’ombre portée atteint son paroxysme en terme d’abstraction. Et c’est toute la thématique de l’exposition transversale « Ombres » que nous présente la Fondation de l’Hermitage. A travers 140 œuvres réalisées au fil des siècles, le jeu subtil des ombres apparaît telle une évidence et sort… de l’obscurité.

Errance à la lumière des ombres

Parmi les nombreuses œuvres, le tableau magistral d’Émile Friant, Ombres portées (illustré), présenté au Salon de la Société nationale des Beaux-arts en 1891, qui met en scène un jeune couple devant un mur d’apparence quelconque. Pourtant, l’émotion est forte, puissante. Au regard implorant du jeune homme, à son ardent désir reflété par la netteté de son ombre, la gracieuse jeune femme pose un regard fuyant, son ombre frémit. Dans ce cadre volontairement sombre, leurs visages jaillissent sous un faisceau éblouissant. Un théâtre d’ombres et de lumière où rien n’est laissé au hasard. Pour y parvenir, les nuanciers déclinent les palettes de gris allant du gris bitume au gris tourterelle plus poétique, ou de bruns plus chauds, aux teintes brûlantes ou terre d’ombre.

Plus loin, les couchers du soleil flamboyants du peintre suisse Félix Vallotton, décor qu’il affectionne pour en avoir peint près d’une quarantaine notamment à Honfleur  où il vécut quelques années, illustrent quant à eux les ombres colorées. Une technique également adoptée par Hans Emmenegger, autre artiste suisse, dans le dessein de restituer au plus près la réalité.

Les ombres sous toutes les facettes

En parallèle à l’exposition, la fondation propose un programme d’activités pluridisciplinaires, jeux et parcours ludiques destinés aux enfants. Et pour les moins jeunes, une série de conférences, ateliers de découpage et stages pour une initiation tout au long de l’été à l’ombre des regards…

Ann Bandle

Fondation de l’Hermitage – Lausanne
Du 28 juin au 27 octobre 2019
Billetterie 

Les Quatre Saisons de Franz Gertsch


A l’occasion de l’inauguration de nouveaux espaces, le Musée Franz Gertsch à Burgdorf présente une rétrospective de l’artiste de 1955 à 2018. Les Quatre Saisons, œuvres monumentales à tout point de vue, sont désormais réunies sous un même toit. Une constellation inédite, plus réelle que la réalité.  

Si au cours de sa longue existence, Franz Gertsch n’a cessé d’inventer des techniques originales, il n’est pas pour autant, à 89 ans, en manque d’inspiration « j’ai encore beaucoup d’idées, probablement trop par rapport à mon âge », lance-t-il en souriant. A l’évidence, l’enthousiasme et la passion ne l’ont pas quitté. Dans l’isolement de l’Emmental, au pied des Alpes bernoises, à Rüschegg précisément, les journées s’écoulent sereinement. C’est là qu’en 1976, l’artiste a établi son atelier avec pour seule compagnie son épouse, Maria Meer, et pour seul horizon une vaste plaine peuplée d’arbres, ceux qu’il a plantés à son arrivée.

Dès lors, on ne s’étonne plus que ce jardin naturel constitue pour le peintre une source d’inspiration permanente. « C’est là que vivent les modèles que j’ai immortalisés ». Les sous-bois, les eaux noires au fond de la vallée, et derrière la colline, les rives du lac de Bienne, là où Franz Gertsch est né et de ce fait les plus belles. Fidèle à un rythme immuable, il travaille chaque jour cinq heures d’affilée pour nous livrer des paysages sauvages d’une précision consternante.

Une approche artistique innovante
En préambule à la peinture, Franz Gertsch arpente la campagne pour saisir sous son objectif le cliché digne d’être reproduit. « Je ne photographie que lorsque j’ai le sentiment que quelque chose pourrait en sortir » précise-t-il. Lorsque la photo est sublime, elle est projetée sur la toile pour en esquisser les contours selon une technique de son invention. Commence alors un travail titanesque de plusieurs années pour peindre plus vrai que nature, des paysages saisissant de beauté. Une peinture dense, lisible de près comme de loin. Maître de l’hyperréalisme, il invente un procédé semblable pour la gravure sur bois. Les reliefs sont marqués par un nombre infini de petites entailles avant d’être encrées puis imprimées sur du papier japonais, sorte de xylographie pointillée dont le résultat est tout autant stupéfiant.

Un Musée à son nom
Profondément impressionné par les œuvres de Franz Gertsch, le collectionneur et mécène Willy Michel fait édifier un musée à Burgdorf. Volontairement sobre, l’architecture est pensée comme substrat pour les œuvres de l’artiste, adaptée à l’exposition de formats monumentaux et de triptyques. Deux cubes aux lignes épurées entourés d’un jardin. Depuis son inauguration en 2002, le Musée Franz Gertsch, tel qu’il a été baptisé, a enrichi ses collections par de nouvelles acquisitions. Et plus récemment, une extension a permis de réunir dans un même espace – événement sans précédent – les « Quatre Saisons », un ensemble d’œuvres magistrales réalisées entre les années 2007 à 2011. « L’art n’est qu’une traduction de la réalité en une réalité picturale », nous résume avec modestie celui qui figure parmi des plus grands peintres contemporains.

L’exposition « Franz Gertsch. Printemps, été, automne et hiver » se déploie dans toutes les pièces du musée. Une rétrospective éblouissante à découvrir jusqu’au 18 août 2019.

Ann Bandle

Museum Franz Gertsch
Platanenstrasse 3
3400 Burgdorf

De Turner à Whistler, promenade anglaise à l’ère victorienne

Paysages romantiques à profusion, scènes champêtres ou scènes de vie tout simplement, l’exposition de la Fondation de l’Hermitage présente un tour d’horizon des grands peintres d’outre-Manche des années 1830 à 1900. Des œuvres picturales qui exaltent la beauté de la campagne anglaise mais témoignent aussi des changements induits par la révolution industrielle.

A l’époque où la reine Victoria règne sur le plus grand Empire du monde, la peinture anglaise ne connaît paradoxalement que peu d’engouement outre-Manche. Trop traditionnelle, trop conservatrice, voire d’un charme désuet face au mouvement impressionniste, elle a longtemps été reléguée au rang des œuvres narratives, sans originalité. Il faudra patienter presque à nos jours pour que les critiques d’art réhabilitent le talent indéniable des artistes victoriens et que leurs œuvres soient appréciées à leur juste valeur.

Des œuvres prodigieuses

A commencer par William Turner – l’incarnation même du romantisme anglais – qui figure parmi les plus grands paysagistes de son temps. Admis à 14 ans à la Royal Academy Schools, le jeune virtuose pousse la technique de l’aquarelle à son plus haut niveau avant de s’intéresser à la peinture à l’huile. En quête de sujets, il voyagera abondamment en France, en Italie et dans les Alpes suisses. Partout, il esquisse la topographie des lieux, annote les couleurs avec une précision inouïe. « Mon travail est de peindre ce que je vois… » Des paysages souvent tourmentés aux reliefs vertigineux sans cesse renouvelés. Il invente de nouveaux pigments, des dégradés de jaune qui éclairent ses toiles d’une lumière singulière que tant d’artistes lui jalouseront.

Si William Turner a inlassablement cherché l’inspiration dans les pays méditerranéens, son contemporain John Constable n’aime rien tant que sa chère campagne écossaise et ne quittera jamais la Grande-Bretagne. Il peint la nature sur le vif, scrutée dans ses moindres détails pour être méticuleusement reproduite. Une technique des plus abouties où il réussit le prodige de nuancer l’humidité de ces contrées pluvieuses. Le résultat est stupéfiant, mélancolique ou romantique, mais toujours vibrant. Van Gogh lui-même fut intrigué. Lors de son séjour à Londres en 1873, il retourna à maintes reprises à la National Gallery pour admirer The Cornfield, la toile que Constable réalisa en 1826, pour s’en inspirer.

Dans un registre différent, celui de la réalité sociale, d’autres artistes tels que Frederick Walker et Frank Holl mettent en scène l’indigence de la classe moins favorisée. Leurs tableaux – qui ne manquent pas d’une certaine hardiesse – illustrent les drames familiaux, les conditions de vie précaires, la misère. Des images sombres, pénétrantes, d’une imposante vérité.

Outre les artistes précités, l’exposition « La peinture anglaise 1830-1900 » du Musée de l’Hermitage à Lausanne réunit une sélection variée près de 60 tableaux des grands noms de la peinture victorienne et un ensemble inédit d’héliogravures. Dans le sillage de Turner à Whistler, la promenade est des plus émouvantes… à découvrir jusqu’au 2 juin 2019.

Ann Bandle

Fondation de l’Hermitage 
Route du Signal 2 – Lausanne

Illustration : George William Joy, The Bayswater Omnibus, 1895

Martine Franck : Une humaniste au Musée de l’Élysée

« Du jour de la naissance jusqu’à l’instant de la mort, la vie n’est qu’une révolution constante. Rien n’est permanent. Le plus difficile est d’accepter les changements en soi, autour de soi, chez les autres, et pourtant la plus belle aventure n’est-ce pas ce parcours qui part de soi pour se connaître, s’oublier et se dépasser ? ». Placée en préambule de l’exposition que lui consacre le Musée de l’Élysée de Lausanne jusqu’au 5 mai 2019, cet hymne à la vie écrit par la photographe Martine Franck ne pouvait être mieux choisi pour présenter ses quarante ans de photoreportage.  Un travail pour le moins bien atypique, loin des champs de guerre, couverts par la plupart de ses confrères masculins. Martine Franck, elle, a toujours voulu s’intéresser dès les années 60 à ceux, qu’on appelait – pas encore – les invisibles : les enfants, les personnes âgées, les laissés pour compte.  Plus qu’un choix artistique, une évidence pour cette femme timide et réservée, décidément pas « pas faite pour le trottoir », notait avec humour son célébrissime époux, le photographe Henri Cartier-Bresson de trente ans son aîné.

Jeune fille bien née, Martine Franck a vu le jour en 1938 dans une famille de collectionneurs d’Anvers, en Belgique, qui part se réfugier en Grande-Bretagne, puis aux États-Unis. Dans leur salon à Londres, ses parents accrochent des toiles Picasso, Ensor et Van Gogh. La fillette s’y fait déjà un œil. Adolescente, elle poursuit ses études aux États Unis à Long Island puis en Arizona. Elle rêve de devenir conservateur de musée ou galeriste et commence des études d’histoire de l’art d’abord à Madrid puis à Paris, à l’École du Louvre en 1958. Là, elle y soutient un mémoire sur « Sculpture et Cubisme 1907-1915 » et se lie avec la futur metteur-en-scène Ariane Mnouchkine. Chagrin d’amour ou besoin d’émancipation ? Les deux amies décident de tout plaquer en 1963 pour se lancer dans un long périple en Orient. Elles demandent un visa pour la Chine. Seule Martine l’obtient. Ariane la rejoindra donc à Hong Kong. Pendant son voyage en solitaire en République populaire, Martine Franck s’essaye à la photographie grâce à un Leica qu’un cousin lui a prêté. Déclic d’une vocation.  Puis découverte du Cambodge, de la Thaïlande, du Népal, de l’Inde, de l’Afghanistan… enfin retour à Paris.

Parfaitement bilingue en anglais, la jeune femme réussit à se faire embaucher par le magazine américain Time Life, au bureau de Paris. Elle sera d’abord l’assistante des photographes Eliot Elisofon et Gjon Mili, puis ose enfin montrer ses propres images, arrive à publier et devient photographe indépendante pour Life, Fortune, The New York Times. En 1970, elle intégrera l’agence Vu, puis Viva en 1972 et enfin l’agence Magnum, dont elle devient membre en 1983. Elle se convertit au bouddhisme en 1987 et multiplie ses immersions au Népal. Après la mort de son mari en 2004, elle prend la présidence de la Fondation Cartier Bresson et se mobilise pour en assurer la pérennité.

Dans les années 2010, se sachant très malade, Martine Franck sélectionne, quelques mois avant sa mort en 2012, les quelques 140 photographies les plus emblématiques de son parcours si singulier. Ce sont ces mêmes photos que le visiteur du Musée de L’Élysée a le bonheur de découvrir à Lausanne, comme ses fameux portraits de Michel Foucault, Balthus, Giacometti qui cohabitent avec le cliché d’un enfant dans une boîte en carton veillé par son frère et son chien si bien portant. Sans jugement, avec humilité, sans artifice, sans mise en scène, Martine Franck nous offre décidément toute la beauté du monde.

Béatrice Peyrani

Les Trésors des Hansen

La Fondation de Martigny expose une soixantaine de toiles impressionnistes, issue de l’exceptionnelle collection Hansen du musée Ordrugaard de Copenhague. Retour sur l’itinéraire d’un couple de mécènes pressés et avisés…
« Je passe mon temps à regarder des peintures, et autant vous le confesser tout de suite, je me suis lancé dans des achats considérables », écrit en 1916, Wilhelm Hansen, directeur d’une compagnie d’assurance danoise et conseiller d’État, à sa femme Henny. Faute avouée, à demi excusée ? Nul doute, pour ce mari féru d’art, qui sait plaider sa cause auprès de son épouse avec ferveur et talent, «je sais que je serais pardonné lorsque vous allez les voir ; les meilleurs peintres à leur meilleur… ». Effectivement, les emplettes de monsieur Hansen sont bien du meilleur : paysages de Sisley et Pissaro, cathédrale de Rouen de Claude Monet, portrait de femme de Renoir,  autoportrait de Courbet… Profitant de ses fréquents séjours à Paris, l’homme d’affaires danois, entre deux réunions, court les musées et les galeries et – en investisseur aussi avisé que pressé – multiplie les achats avant le retour de la paix et l’inévitable hausse des prix du marché de l’art qui s’en suivra. Alors que la première guerre mondiale n’est pas encore terminée, Wilhem achète ainsi au célèbre marchand parisien Berheim-Jeune : « Le Pont de Waterloo, temps gris » de Monet et le « Portrait de Madame Marie Hubbard » par Berthe Morisot. Durant cette même période, au Danemark, le couple fait l’acquisition d’un terrain près d’Ordrup Krat au nord de Copenhague, pour y faire construire une résidence d’été, dont il fera bientôt son domicile principal. La propriété, qui compte une galerie d’art, sert bien entendu immédiatement d’écrin à la toute naissante collection des heureux mécènes. Le pavillon est inauguré en septembre 1918 et immédiatement les Hansen en ouvrent gratuitement les portes au public chaque semaine. Les visiteurs s’y presseront avec enthousiasme et curiosité. Sensibles à la reconstruction de l’Europe, les Hansen se mettent aussi en quatre pour collecter un million de francs et aider au financement de la reconstruction de la cathédrale de Reims, très touchée par les bombardements de 1914. Malheureusement, la faillite de la plus grosse banque du Danemark met en péril la santé financière des affaires de Wilhem Hansen, qui venait de contracter auprès de ce même établissement bancaire un prêt très important. Pour éponger sa dette, l’entrepreneur doit céder la moitié de sa collection. L’orage passé, le mécène réussit toutefois à racheter une quarantaine de toiles impressionnistes de premier ordre, comme cette « Marine, le Havre » de Claude Monet peinte en 1866. Mais en 1936, le destin frappe à nouveau cruellement la famille Hansen. Wilhem meurt d’un accident de voiture. Fidèle à la passion artistique de son époux, Henny, va assurer la pérennité de la collection en léguant son domaine et ses tableaux à l’État danois. Le musée public d’Ordrupgaard ouvre en 1953 et c’est une soixantaine de ses toiles majeures de Cézanne, Gauguin, Renoir, Monet, Degas… que les visiteurs de la Fondation Pierre Gianadda ont le bonheur de découvrir et d’admirer jusqu’au 16 juin 2019.

Béatrice Peyrani

Quand Pablo Ruiz devient Picasso


Après le musée d’Orsay, la Fondation Beyeler présente à son tour une exposition consacrée au jeune Picasso, les périodes bleue et rose. Des œuvres que l’artiste a réalisées pour la plupart à Paris dans les années 1900 à 1906. « J’ai voulu être peintre et je suis devenu Picasso ».

Formé à l’Ecole des Beaux-Arts de Barcelone, Pablo Ruiz Picasso n’a pas vingt ans lorsqu’il se rend à Paris avec son fidèle ami Carles Casagemas pour l’exposition universelle. Mais déjà, sa technique est remarquable et son ambition à la mesure de son génie. Si Picasso s’intègre sans peine dans l’effervescence de la vie parisienne et travaille d’arrache-pied, son ami s’enlise dans une passion non réciproque pour sa muse, Germaine Pichot. Il sombre dans l’alcool et se suicide d’une balle au Café de la Rotonde en février 1901. La tragédie sera immortalisée dans le tableau « La mort de Casagemas » par un Picasso bouleversé. Il confiera alors « c’est en pensant que Casagemas était mort que je me suis mis à peindre en bleu ». Et c’est dans cet état d’âme, empreint de tristesse et de mélancolie, que débute la période bleue. Des années de misère et de pauvreté où l’artiste se noie dans un océan monochrome. Il en émerge de nouvelles formes figuratives aux teintes bleutées, glaciales, crépusculaires. Le désespoir, la vieillesse, la mort… le hantent. Des œuvres bouleversantes qui, malgré leur beauté, ne trouvent pas preneurs.

En avril 1904, Picasso s’installe au cœur Montmartre, au Bateau-Lavoir, où il croise entre autres Modigliani, le portraitiste Kees van Dongen et Max Jacob qui lui apprend le français. Dans cette cité des artistes, il rencontre l’éblouissante Fernande Olivier, l’un des modèles favoris des peintres. L’amour entre dans sa vie et progressivement l’horizon bleuté cède au rose pastel, plus doux et plus tendre. Sa peinture se transforme, les couleurs chaudes réapparaissent, la chance lui sourit. La collectionneuse d’art contemporain, Gertrude Stein, le remarque et expose ses toiles dans son salon aux côtés de celles du célèbre Matisse. Désormais, il est connu du Tout-Paris et se lie d’une amitié autant artistique que littéraire, avec Apollinaire, qui restera un soutien infaillible.

Perpétuellement en quête de renaissance artistique, Picasso peindra dans une course effrénée plus de trois cents œuvres en six ans qui exaltent la vie, l’amour, la sexualité, le destin et la mort… Admirateur de Matisse, son rival et chef de file du fauvisme, il lui dira « Moi j’ai le dessin et je cherche la couleur, vous avez la couleur et vous cherchez le dessin ».

L’exposition de la Fondation Beyeler « Le jeune Picasso – Périodes bleue et rose » est l’aboutissement d’une vaste collaboration impliquant 28 musées et 41 collectionneurs privés. Elle réunit 75 tableaux et sculptures parmi le plus célèbres et pour certains rarement ou jamais exposés. Des œuvres qui précèdent le cubisme de Picasso et contribuent à son statut d’artiste le plus célèbre et prolifique du 20ème siècle.

Ann Bandle

FONDATION BEYELER JUSQU’AU 26 MAI 2019

Trois photographes suisses incontournables aux 49ème rencontres d’Arles

Il y a presqu’un demi-siècle, une bande de copains autour du  photographe arlésien Lucien Clergue et de l’écrivain Michel Tournier créaient les premières rencontres d’Arles. En ce mois de juillet 2018, la manifestation qui se déroulera jusqu’au 23 septembre accueille 35 expositions et inaugure six nouveaux lieux. Elle est devenue le rendez-vous mondial des amoureux de la photographie, professionnels, galeristes ou public qui s’y pressent de plus en plus nombreux. Les rencontres ont accueilli l’an dernier 125 000 visiteurs et l’édition 2018 espère encore faire mieux cette année, dopée par la curiosité des touristes du monde entier pour la construction en cours de la tour Gehry de la fondation Luma. Côté programmation, Sam Stourdzé, le directeur des Rencontres d’Arles depuis 2014 a mis le focus sur une photographie, medium du XXIème siècle qui décrypte le monde tel qu’il est et va. Une ambition qui s’illustre parfaitement avec les expositions de trois artistes suisses majeurs et incontournables :

Robert Frank, René Burri, Matthieu Gafsou, trois artistes de générations différentes, trois regards aiguisés sur leur époque et leur évolution.

L’emblématique Robert Frank n’est bien sûr plus à présenter. Le Zurichois né en 1924, qui travaille et vit aux États-Unis est devenue l’icône mondiale de la Street Photography. Il y a soixante ans, l’éditeur Robert Delpire sortait son livre fondateur Les Américains. L’exposition Sidelines qui se tient à l’Espace Van Gogh d’Arles retrace cette incroyable aventure.  Elle traque les signes d’une Amérique alors en pleine mutation et dévoile au public d’autres images réalisées par le photographe en Suisse, en Europe ou en Amérique du Sud dans les années 50.

René Burri, né en 1933 à Zurich est décédé en 2014 dans cette même ville.  Son travail « Pyramides imaginaires » est présenté salle Henri-Comte. En 1958, la découverte des pyramides d’Egypte- ces montagnes sans la neige- provoque chez l’helvétique un véritable choc. Le goût pour la forme triangulaire ne quittera plus l’artiste, qui promènera toute sa vie son objectif sur la planète des toits des maisons, des jardins du Nil ou des tipis  du Mexique ou du Guatemala.

Matthieu Gafsou est né en 1981. Il vit et travaille à Lausanne. Son projet H+ exposé à la Maison des peintres explore les nouveaux contours de l’homme augmenté, enrichi ou pour certains…déshumanisé par ces fameuses prothèses miraculeuses, qui promettent de soigner ou de rendre plus performant. Regard chirurgical sur notre époque, regard visionnaire sur le futur de l’être humain.

Béatrice Peyrani

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Manguin, l’éclat du fauvisme

La Fondation de l’Hermitage présente une exposition éblouissante consacrée à Henri Manguin, le plus audacieux des peintres fauves. Des tableaux flamboyants, extrêmement bien composés, qui témoignent d’une technique maitrisée et d’un talent rare.

D’instinct, la peinture est apparue comme une évidence à Manguin alors jeune l’élève du lycée Colbert à Paris. Une volonté qui se concrétise par son admission à l’Ecole des Beaux-Arts. A vingt ans, il entre ainsi dans l’atelier de Gustave Moreau et se lie d’amitié avec Matisse, Marquet, De Mathan et Camoin. Sous leurs pinceaux, les couleurs se libèrent, elles illuminent la toile d’un éclat flamboyant. De ce bouillonnement artistique est né un nouvel élan expressionniste qui bouleversa les techniques traditionnelles.

Mais que serait le peintre sans sa muse ? En 1896 à Cherbourg, Mauguin rencontre la jeune pianiste, Jeanne Carette, un vrai coup de foudre. Belle et sensuelle, elle devient sa muse, son modèle préféré, la femme de sa vie. Jeanne sera omniprésente. Dans un atelier de fortune, installé au milieu de leur jardin rue Boursault à Paris, elle va poser pour le peintre de manière incessante.

L’enchantement méditerranéen

Malgré des débuts difficiles, le succès pour Manguin est quasi immédiat. Très vite, les collectionneurs s’intéressent à ses tableaux aux couleurs intenses. Elles émanent d’un authentique bonheur de vivre. L’hédoniste peint tout ce qu’il aime. Les paysages méditerranéens du sud de la France, Saint-Tropez en particulier. Sous le charme de ce petit village de pêcheurs, il loge à La Ramade – « la propriété où nous sommes dépasse tout ce que l’on peut imaginer, Saint-Tropez a l’air très beau… c’est le rêve » – avant de louer la villa Demière, perchée sur le haut d’une colline. L’artiste célèbre la beauté des lieux. Il peint le port, les plages sauvages, la mer, les arbres en fleurs, réalise ses premières aquarelles. Et surtout, il peint Jeanne, encore et toujours.

Jeanne, partout présente

L’exposition rassemble plusieurs tableaux illustrant l’épouse du peintre parmi les plus émouvants. Jeanne assoupie dans le jardin « La Sieste », d’autres sur la plage avec leur fils aîné Claude, ou encore sur le balcon de la villa Demière, la mer pour tout horizon. Puis Jeanne allongée nue à l’ombre des arbres, sa superbe chevelure relevée en un chignon volumineux. Les accords chromatiques sont d’une belle vivacité, les blancs ne sont jamais blancs, la palette du peintre chante… tout est opulence, tout est volupté.

A travers ses tableaux, Manguin dévoile une existence paisible et sereine. L’histoire heureuse d’un homme assurément heureux « la vie avec Jeanne avait été si complète et si belle».

Ann Bandle

« Manguin, la volupté de la couleur »
Fondation de l’Hermitage
Route du Signal 2 – Lausanne
Dès le 22 juin et jusqu’au 28 octobre 2018
Du mardi au dimanche de 10.00 à 18.00, jeudi jusqu’à 21.00

Les beaux mondes de Laure Mi Hyun Croset

Avant les vacances de Pâques, Damier vous suggère parmi les nouveautés de ce printemps quelques livres à glisser dans votre valise. Premier de notre sélection : « Le Beau Monde » de la romancière suisse Laure Mi Hyun Croset, grande admiratrice de l’écrivain russe Ivan Gontcharov.

Elégance parfaite du marié, champagne et verrines divines pour cinq cents invités triés sur le volet, château et jardins à la française, tout ne paraissait que luxe et beauté pour célébrer le mariage de Charles-Constant, héritier d’une grande famille avec Louise. Sauf qu’à l’église, l’organiste n’en finit plus de jouer. Attente, inquiétude, angoisse… la mariée se fait attendre. Comment expliquer ce retard ? Incroyable, viendra- t-elle enfin? Pour passer le temps, entre le cocktail et le dîner, rien de mieux que d’évoquer l’absente. La mariée est-elle bien cette romancière à succès ? Ils l’attendaient tous, mais au fond, si peu d’entre eux la connaissaient. Silence pesant de l’assemblée. Ouf un invité se lance et brise la glace. Oui, c’est « parfaitement incompréhensible, oui d’autant qu’elle revient de loin », lâche un homme, visiblement pas du genre à dire n’importe quoi, un académicien sans doute. Amaury a été le professeur de Louise. Sa parole vaut bien de l’or. Et celle de Léopold, cet homme aux beaux yeux bleus? Ou de Matteo, ce latin lover au charme fou ou encore celle de Mathilde, la jeune sœur du marié ? Tous ont connu Louise. Tous ont quelque chose à dire. Paroles d’argent ou d’Evangile ? Que savent-ils d’elle , de cette jeune femme complétement « self made », de cette enfant trouvée, de… cette enfant perdue ? L’histoire n’était elle pas jouée d’avance ? A en croire les témoignages, badinages ou racontars, tout n’était- il pas écrit ? A moins, que ce ne soit l’inverse. L’absence de Louise, n’est-elle la preuve vivante, que rien, jamais RIEN n’est inéluctable? L’ énigmatique fiancée n’a-t-elle pas choisi de tout choisir? De tout réinventer pour rebattre les cartes encore une fois ? Pour une dernière fois ?

Le livre de Laure Mi Hyun Croset s’invite gentiment dans l’univers feutré du beau monde. Mais au fil des pages, avec maestria le suspens monte crescendo tandis que les personnages interviennent au rythme des sept sacrements pour énoncer – leurs quatre vérités – sur Louise. Chez les invités, la tension grimpe, le malaise devient palpable. Dans une parfaite unité de temps, de lieu et d’espace, le huis clos va bien se dénouer, mais l’épilogue sera aussi surprenant, que grinçant et inattendu.

Béatrice Peyrani

Trois questions romanesques à Laure Mi Croset

Damier : Quelle est la qualité que vous préférez chez un homme et chez une femme ?
Laure Mi Croset :
Chez un homme, la bonne foi, chez une femme le courage

Damier : Quelle faute vous inspire le plus
Laure Mi Croset :
Celle que celui qui l’a commise reconnaît.

Damier : Quel est votre héros favori dans la fiction ?
Laure Mi Croset :
Oblomov, que met en scène dans son roman éponyme l’écrivain russe Ivan Gontcharov, un personnage tellement paresseux qu’il refuse d’aimer de peur de se fatiguer .

Propos recueillis par Beatrice Peyrani

Le dernier-né des festivals de Megève séduit par sa programmation éclectique


Littérature, musique, films, théâtre, le « Festival Savoy Truffle » bouscule les codes par une programmation originale et multidisciplinaire, mais pas seulement.

A Megève, au cœur de ce village bucolique au pied du Mont-Blanc, le festival rend hommage au patrimoine culturel de toute une région, le Pays de Savoie, et fait la part belle à ses artistes : Renaud Capuçon, originaire de Chambéry, le skieur de l’impossible et rescapé de l’Himalaya Sylvain Saudan, l’harpiste Xavier de Maistre, sans parler du célèbre auteur Eric-Emmanuel Schmitt qui se met volontiers en scène pour « rompre la solitude de l’écrivain… » ou encore la projection de films tels que le Guépard avec Alain Delon, une épopée au temps où le duc de Savoie régnait sur l’Italie.

Il y a trois ans déjà que l’idée du festival a germé dans l’esprit des fondateurs désireux de mettre sur pied un événement singulier de haute qualité. Rien d’autre qu’un savoureux cocktail de plaisirs culturels qui s’adresse à un large public sans oublier les enfants. Tous les soirs, le KidsCorner leur propose des représentations théâtrales, lectures de fables ou ateliers, libérant ainsi leurs parents pour courir d’autres événements.

A noter que c’est du 17 août au 2 septembre 2018 qu’aura lieu la première édition de ce festival baptisé du nom du groupe pop Savoy Truffle, ou en hommage au fameux tube des Beatles de l’année 68… Deux semaines de spectacles en continu, autant divertissants que diversifiés, pour plaire à tous. Le programme publié en ligne promet une fin d’été féerique, à des prix accessibles, une belle prouesse !…

Ann Bandle