Tag Archives: VIvia Maier

Dans le viseur de Vivian Maier

Une vie à photographier les démunis, les exclus de la société et d’innombrables scènes insolites, puis disparaître dans l’anonymat, sans même développer – faute de moyens – la plupart de ses clichés… C’est l’histoire tragique de Vivian Maier, photographe de rue, dont le talent nous est révélé posthume.

Cent mille négatifs, planches-contacts, films documentaires et enregistrements audio, amassés pêle-mêle dans un carton, s’envolent aux enchères pour la modique somme de quatre cents dollars. L’acquéreur, John Maloof, est un jeune agent immobilier. Il ne réalise pas dans l’immédiat l’incroyable richesse du contenu. Un témoignage poignant de l’Amérique de la seconde moitié du 20ème siècle. Autant de visages qui interrogent, de bâtiments historiques démolis, d’instants saisis sur le vif, des clichés qui ne cessent de l’intriguer. Qui était Vivian Maier, cette mystérieuse photographe dont personne n’avait attendu parler ?

Entre New-York et la France

Dans son récit « Une femme en contre-jour », Gaëlle Josse nous dresse un portrait émouvant de Vivian Maier qui remonte à sa petite enfance. Née en 1926 à New-York, de mère française et de père austro-hongrois, la fillette subira crescendo les difficultés, les violentes disputes, les drames et la séparation de ses parents. Deux émigrés qui se sont rencontrés au pays de tous les espoirs, de tous les rêves… se sont aimés avant de se déchirer face à la dure la réalité d’un monde sans pitié. Désormais, Vivian habite seule avec sa mère dans le Bronx. Mère et fille survivent péniblement grâce à quelques âmes généreuses. Comment échapper à cette misère ? En 1932, elles embarquent à New-York pour un retour en France. Pour Vivian, la perspective de quelques années heureuses, enfin ! Hélas, rien ne dure, et le 1eraoût 1938, elles traversent l’Atlantique dans le sens inverse, sans un sou et la peur du lendemain.

Sur les rives du lac Michigan

« Ce lac, comme une mer. On ne voit pas l’autre rive. Et si c’était la mer ? » C’est sur ses rives, à Chicago précisément, que Vivian pose ses valises. Elle aime l’air vivifiant, les escapades, les errances. L’allure androgyne, sans la moindre coquetterie, elle arpente les rues sordides, les quartiers des marginaux, son Rollei autour du cou. L’œil toujours en éveil, elle saisit tout ce qui l’émeut, l’attire, la subjugue ou la bouleverse, « elle possède ce sens du détail qui dit tout d’une histoire… ». Surtout, elle compte sur elle-même, ne se marie pas, n’a pas d’enfants, pas d’amis non plus. On l’a dit pourtant sociable…
Mais elle doit travailler pour survivre. L’opportunité se présente dans une famille de la banlieue de Chicago qui l’engage pour garder leurs trois garçons. Vivian trouve mille façons de les amuser, de les intéresser à la vie au dehors, sans lâcher son Rollei. Elle sera leur Mary Poppins.

Incurable pauvreté

Les dernières années de sa vie, la misère rôde à nouveau. Recluse dans une triste solitude, elle n’a plus d’argent. Le photographe de son village refuse de développer ses photos. Elle insiste à plusieurs reprises, en vain. Les bobines s’amoncellent. Malgré tout, elle photographie toujours avec la même passion. Sans le secours des enfants (devenus adultes), qu’elle gardait autrefois et qui n’ont jamais abandonné leur nounou, elle aurait fini ses jours dans la rue.
Et voilà qu’un après-midi de décembre, Vivian Maier glisse sur une plaque de verglas, au bord du lac de Michigan, ce lac qu’elle admirait tant. Sa tête heurte violemment la glace, elle ne se relèvera plus : « Je suppose que rien n’est censé durer éternellement. Nous devons faire de la place pour d’autres personnes… » avait-elle écrit. A-t-elle seulement eu conscience de son talent?

La révélation posthume

Une exposition organisée par John Maloof au Centre culturel de Chicago la révèle au monde entier. Le succès est phénoménal !  On se bouscule, on s’émerveille, on s’extase… Vivian Maier, inconnue de son vivant, devient une célébrité égale aux grands photographes. « Insoluble secret d’une existence, terrifiante solitude d’une femme dont le geste photographique, le geste seul donna un sens à la vie, la sauva peut-être du désespoir » analyse finement l’auteur. L’histoire de la photographe de rue ne fait que commencer…

Ann Bandle

Gaëlle Josse
Une femme en contre-jour
NOTAB/LIA – Les éditions Noir sur Blanc, 2019