Célébrons joyeusement le cinquantenaire de la Collection de l’Art Brut

Hans Krüsi, sans titre  1982, gouache, peinture acrylique, peinture en spray, feutre et bande adhésive sur papier 70 X 100 cm.Photo : Atelier de numérisation – Ville de Lausanne.Collection de l’Art Brut, Lausanne

Elle a transformé la vie d’une pop star comme David Bowie. Elle a enchanté et continue d’enchanter artistes et touristes du monde entier. La Collection de l’Art Brut de Lausanne attire plus de 40 000 visiteurs par an. Ce musée, hors norme, fête ses cinquante ans. L’occasion de dévoiler, dès le 28 février, trois cents œuvres majeures créées loin des sentiers battus de l’académisme.

La Collection de l’Art Brut de Lausanne n’aurait jamais vu le jour en 1976 sans Jean Dubuffet, peintre et sculpteur français né au Havre en 1901. Issu d’une famille de négociants en vin, il se passionne très tôt pour le dessin. À dix-sept ans, il suit les cours du soir de l’École des beaux-arts de sa ville natale. Bac en poche, il rejoint Paris et fréquente durant quelques mois l’Académie Julian et la bohème de Montparnasse, croisant des figures aussi influentes que Suzanne Valadon ou Max Jacob.

Pourtant pendant près de vingt ans, Dubuffet met largement entre parenthèses sa pratique artistique pour gérer l’entreprise familiale. Ce n’est qu’en 1942, démobilisé, qu’il reprend véritablement les pinceaux, malgré ses doutes et son scepticisme. Convaincu que « l’art culturel » s’enlise dans des voies trop étroites — celles des écoles et des académies —, il se tourne vers les dessins d’enfants, s’immisce dans les arts populaires. Il y découvre une source inattendue de libération créatrice.

À la sortie de la guerre, en 1945, Dubuffet s’impose comme une figure aussi scandaleuse que radicalement novatrice. Invité en Suisse par l’Office national du tourisme, il visite le pays à sa manière : hôpitaux, asiles, prisons. Il y repère les œuvres produites par ces internés tous autodidactes, notamment grâce à son ami, Charles Ladame, directeur de l’asile psychiatrique de Bel-Air. À son retour en France, Dubuffet élabore une théorie qu’il nomme l’art brut : un territoire de création, affranchi des références académiques. Deux caractéristiques selon lui, différencient l’art brut de la culture traditionnelle : une violence à la source de la création et une aspiration vers la liberté.

En 1949, il présente l’Exposition d’Art Brut préféré aux arts culturels » dans la prestigieuse galerie René Drouin, place Vendôme à Paris. Au fil des années, il continue de rassembler des œuvres produites par ces créateurs hors norme et hors circuit. En 1971, il fait don à la Ville de Lausanne de sa collection, alors composée d’environ 5 000 pièces réalisées par 133 artistes. Le premier musée public consacré à l’art brut ouvre ainsi ses portes en 1976 dans la capitale vaudoise.

Un fil rouge tiré de l’imagerie suisse

Cinquante ans plus tard, la Collection s’est considérablement étoffée et compte près de 70 000 œuvres. Pour célébrer ce jubilé, la conservatrice du musée, Sarah Lombardi, a choisi de présenter une sélection de trois cents œuvres — dessins, peintures, sculptures, broderies, écrits et assemblages — toutes réalisées par des auteurs et autrices suisses ou ayant créé en Suisse. Certaines proviennent bien sûr du fonds historique hérité de Jean Dubuffet, d’autres ont intégré la collection depuis 1976.


Hans Krüsi, sans titre  entre 1975 et 1995. Gouache, peinture acrylique sur carton. 32,4 X 37 cm. Photo : atelier de numérisation- Ville de Lausanne- Collection de l’Art Brut, Lausanne.

Benjamin Bonjour, sans titre, 1979, craie grasse sur papier 30 X 40. Photo : atelier de numérisation- Ville de Lausanne- Collection de l’Art Brut, Lausanne.

 « Tout ce corpus d’œuvres est unique et reflète la singularité des modes d’expression imaginés par des autodidactes que rien ne destinait à la création artistique », souligne Sarah Lombardi. Néanmoins, quelques motifs propres à l’imagerie suisse se dégagent, comme la nature, les montagnes, les trains, sans oublier les vaches — animaux issus du monde rural que Dubuffet avait lui-même représentés dans sa jeunesse et qu’il avait ainsi magnifiés.Les visiteurs pourront ainsi admirer, entre autres, les vaches de l’ouvrier agricole Hans Grützi, les attelages de la genevoise Berthe Urasco ou encore les montagnes du colporteur Benjamin Bonjour, aux côtés des fameux dessins d’Aloïse Corbaz. Ancienne gouvernante en Prusse à la cour de Guillaume II, internée en 1918 à l’asile de Cery, elle est aujourd’hui devenue l’une des stars mondiales de l’art brut.De quoi fêter à la Collection de l’Art Brut joyeusement son cinquantenaire !

Béatrice Peyrani

L’impressionnante programmation événementielle durant l’année des 50 ans, est disponible en ligne sur le site de la Collection de l’Art Brut de Lausanne.                                                                     À noter d’ores et déjà  dans vos  agendas : l’exposition Écrits d’Art Brut Suisses qui se tiendra à la Fondation Michalski  du vendredi 5 juin au dimanche 30 août 2026.