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Anker : les enfants d’abord!

Le peintre bernois Albert Anker a peint 500 portraits d’enfants issus de tous milieux. Pourquoi cette attention si particulière et bienveillante sur le monde des tout-petits? Représentés souvent en train de jouer ou d’étudier, le regard singulier du peintre intrigue quand son époque assigne encore l’enfant des classes populaires à rejoindre la cohorte de travailleurs à bas coût, jugée nécessaire au fonctionnement de la révolution industrielle émergeante ! Une vision que ne partage pas Anker, artiste mais aussi fervent militant de la culture et de l’éducation de la toute jeune Confédération suisse, comme le souligne la fondation Gianadda Martigny dans une nouvelle exposition très justement baptisée… Anker et l’enfance.

Fillettes lisant ou jouant avec des chats, garçon faisant des bulles ou adolescents se préparant au cours de gymnastique, enfants à la crèche… Albert Anker a peint plus de 500 portraits d’enfants sur les 796 œuvres recensées au catalogue raisonné des peintures de l’artiste. Pourquoi une telle attention sur le monde des tout-petits des milieux populaires dans une époque qui au mieux les ignorait au pire ne voyait en eux qu’un réservoir de main d’œuvre bon marché !

Un paterfamilias heureux

La concentration d’Albert Anker sur le thème de l’enfance ne doit rien au hasard. L’amour de la famille aura pesé dans tous ses choix et à tous les moments de sa vie! Albert est né en 1831 à Ins dans le Seeland bernois. Son père est vétérinaire cantonal et la mort prématurée de son frère et de sa sœur, Rudolf (1828-1947) et Louise (1837-1852) le marque profondément. Adulte, il prendra le temps qu’il faut pour faire admettre à son propre père le choix d’une carrière artistique et devenu père de famille, il aura à cœur de s’investir énormément dans l’éducation de sa progéniture.

Mais on n’en est pas encore là. Tout commence en 1851 pour Albert Anker. Malgré un talent de dessinateur évident, et pour faire plaisir à son père, il accepte maturité en poche, de poursuivre en Suisse des études de théologie à Berne puis à La Halle en Allemagne durant quatre ans. Grâce à sa tante Charlotte, qui lui sert de médiateur, Albert peut finalement rejoindre à Paris l’atelier de son compatriote suisse, le peintre à succès Charles Gleyre en novembre 1854. Il y croise Pierre-Auguste Renoir, Claude Monet, Alfred Sisley…fréquente aussi l’École Impériale et spéciale des Beaux-Arts. Il découvre la peinture de Nicolas Poussin et médite devant sa toile Et in Arcadia ego qui questionne le spectateur sur l’énigme du sens de la vie de l’homme. Il aime aussi la peinture de Jean-Léon Gérôme et découvre les toiles des grands maitres hollandais et s’intéresse beaucoup au travail de Gustave Courbet et François Milet, sans embraser leur courant pictural. Albert Anker décide en automne 1858 de chercher sa propre voie, en allant étudier la vie paysanne en Forêt Noire. Il s’interdit de peintre les paysans comme des rustres ou des arriérés et entend s’inspirer des toiles de Poussin pour proposer une description de la réalité sans pose mais avec une peinture lumineuse.  A Biberach, il partage la vie de la communauté paysanne, va à la messe, chante lors de l’office catholique et se lie d’amitié avec Erasmus Künstle, dit Rasi, une jeune orphelin devenu sourd. Anker va faire donner des cours à cet enfant avide de savoir et en faire un portrait (Huile sur carton) plein d’empathie et précurseur du caractère innovateur de son art. Le peintre va utiliser le portrait de Rasi dans un autre tableau, cette fois de grand format baptisé École de village dans la  Forêt Noire.

Napoléon III achète Dans les bois

Le style Anker est né avec : une vision réaliste et authentique de scènes de genres-où les  enfants ne prennent jamais la pose mais sont considérés comme des sujets à part entière, une palette aux tonalités ocres et brumes mais égayé souvent d’un «  rouge sonore » comme le souligne la conférencière Antoinette de Wolff, lors d’un exposé donné pour l’Association  Lausanne Accueil le 25 avril dernier, la présence dans de nombreuses toiles d’un vieillard traversant rapidement l’espace, comme pour symboliser le passage éphémère de la vie.

En 1864, Alfred Anker est devenu un peintre célèbre et recherché, il peut vivre de son art et donc se marie avec Anna Ruefli, l’amie de sa sœur défunte Louise. Le couple aura six enfants, mais deux vont décéder en bas âge. Ce qui affectera profondément le couple qui vivra donc la même tragédie que les parents d’Alfred Anker. S’il n’est jamais question de les oublier, la famille Anker entend honorer les vivants et vivre avec sagesse ! Alfred organise agréablement mais efficacement la vie de toute la maisonnée entre Paris l’hiver et Anet, en Suisse, l’été. En 1866, il obtient une médaille d’or au Salon de Paris pour son tableau Dans les bois (montrant une fillette épuisée et endormie après la collecte sans doute harassante de fagots de bois) une toile réalisée en 1865 (et rachetée par Napoléon III). Il entame aussi une collaboration importante avec la manufacture de faïence parisienne des frères Deck, pour lesquels il exécutera des centaines de pièces jusqu’en 1892. Entre 1870 et 1874, l’artiste est élu député au Grand conseil de Berne, où il soutient la construction du Musée des Beaux-Arts, il voyage beaucoup tout en militant activement pour la diffusion du savoir et de la culture mais est frappé d’un AVC en 1901, qui l’oblige à renoncer à la peinture et à se consacrer exclusivement à l’aquarelle. Toute sa vie, Alfred Anker ne se lassera pas d’étudier les enfants, en tant que père, grand-père ou villageois d’Anet. Il les montrera toujours avec sollicitude,  participant aux tâches familiales (Les petits commissionnaires dans la neige 1901) ou (Garçon épluchant les légumes), s’exerçant à la lecture, à l’écriture, au tricot ou au cours de sport (La leçon de gymnastique 1879, peinte cinq ans après l’introduction en Suisse des cours de gymnastique obligatoire pour les garçons, mais pas encore pour les filles !). Les détracteurs d’Anker trouveront les cheveux de ses bambins trop blonds, les visages de ses enfants trop sages, les scènes de la vie familiale trop répétitives, il n’empêche la finesse et l’intériorité des toiles d’Alfred Anker présentées à Martigny ne peuvent qu’émouvoir le visiteur des années 2024. Une invitation à la douceur pour retrouver notre âme d’enfant.

Béatrice Peyrani

Anker et l’enfance se tient à la Fondation Pierre Gianadda de Martigny jusqu’au 30 juin 2024, ouvert tous les jours de 10h à 18h