Livre graphique : La Révolution vaudoise et les femmes

L’illustratrice Fanny Vaucher et l’historien Éric Burnand révèlent leur talent dans l’album Le siècle de Jeanne, un récit au cœur de la Révolution vaudoise, de ses promesses de liberté et d’une vie meilleure. Utopique ?

Tout commence en 1798 à la Sarraz dans le pays de Vaud, où la petite Jeanne, fille de paysans, vit une enfance paisible à l’abri des tracasseries de ses parents. Une époque durant laquelle le système féodal instauré par les seigneurs constitue une lourde charge. Dans les campagnes, le travail aux champs sans répit est harassant. Accablés par la fatigue et éprouvant des difficultés à nourrir leur famille, les agriculteurs s’insurgent contre une nouvelle taxe qui vient alourdir des contributions déjà élevées.

Claude Mandrot, « l’avocat de la Révolution »

Issu d’une famille aristocratique, Claude Mandrot s’engage en tant qu’avocat des plus démunis. Il défend leurs intérêts lors de conflits avec les seigneurs, sensible à leurs plaintes. Avec l’appui de quelques compatriotes, il sollicite l’aide de la France pour renverser le système féodal en place et favoriser l’émergence d’un nouveau régime politique. Aussitôt, l’armée française envahit le territoire et établit les fondements de la « République helvétique » sur les principes d’égalité entre les hommes, de souveraineté populaire et de liberté d’expression. Le peuple enthousiaste y voit la fin des redevances féodales. Mais rien ne se déroule comme anticipé.

Suivront quatre années de troubles, de révoltes, de guerres civiles. Il faudra attendre l’arrivée de Napoléon Bonaparte en 1802 pour calmer les esprits et redéfinir les contours de la Confédération helvétique.

L’institut Pestalozzi, une chance pour les démunis

Grâce à son généreux fondateur Hans-Ulrich Pestalozzi, l’institut d’Yverdon est l’un des premiers en Europe à offrir une formation aux jeunes filles des milieux défavorisés. Ce disciple de Rousseau est soutenu activement par la femme de lettres Germaine De Staël qui s’y rend à plusieurs reprises, « c’est l’université des pauvres » écrit-elle.

Jeanne mesure sa chance de faire partie des élèves. Pendant deux ans, elle s’immerge avec passion dans l’étude des chefs-d’œuvre de la littérature classique et de la philosophie. Les connaissances acquises lui permettent de décrocher le poste de gouvernante des enfants de la famille de Weck à Estavayer dans le canton de Fribourg, faute de réaliser son rêve d’institutrice.

Les années tragiques 

L’année 1816 est marquée par un changement climatique sans précédent. Des pluies torrentielles incessantes et de la neige en plein été ruinent les récoltes. Une période de fortes perturbations qui va perdurer trois ans. Les conséquences sont catastrophiques. La famine frappe toute la population, les mendiants se multiplient, les enfants meurent de faim, les nouveau-nés sont abandonnés. Jeanne, entretemps mariée au boulanger du village, distribue le pain aux plus démunis. De nombreuses familles sont contraintes d’émigrer au Brésil, trompées par des promesses de paradis sur terre. Elles découvriront la rudesse d’une existence insoutenable…  Parmi les huit cents Fribourgeois qui embarquent bercés d’illusions, un tiers d’entre eux meurent durant le voyage.

Bouleversante, l’Histoire de Jeanne nous plonge dans les turpitudes du 19e siècle, entre révoltes sociales et profondes misères. De la finesse du graphisme aux dialogues soigneusement ciselés,  l’album éclaire avec justesse sur la condition humaine et la précarité dans le pays de Vaud à l’époque de Jeanne, l’héroïne de tous les combats.

Ann Bandle

 

 

 

 

 

Éric Burnand, Fanny Vaucher
Le siècle de Jeanne
Une famille suisse dans les remous du 19e siècle
Éditions Antipodes