INTERVIEWS

L’art des mots de Mechthild Ackermann,
entre intemporalité et universalité

Dans son atelier de Lonay, baigné par les accords de l’Hommage à Rameau de Debussy, Mechthild Ackermann peint – ou plutôt écrit. Ses gestes sont précis et fluides, les mots s’alignent, empreints de sens et de signification, nous révélant tantôt ses réflexions profondes, tantôt des pensées puisées dans ses lectures. La nature est toujours présente: « Je crois profondément à l’importance du processus créatif, en prenant la nature comme source d’inspiration. »

Comme par magie, le texte se métamorphose en forêt, en bouquet de pissenlits, ou révèle la grâce insoupçonnée d’un artichaut…, chaque élément raconte une réflexion philosophique, une exploration où la multiplicité des langues s’entrelace jusqu’à se fondre dans un univers intemporel, abolissant les frontières. Les œuvres de Mechthild Ackermann voyagent ainsi dans le monde, accompagnent des concerts tels que ceux de la Pinacothèque moderne à Munich ou de la Biennale Bergson Kunstkraftwerk. Elles sont aussi régulièrement présentées dans des galeries et des expositions d’art. Rencontre avec une artiste au talent immense.


Timelessness @mechthildackermann

Damier : À quel moment est née votre passion pour l’écriture ?

Mechthild Ackermann : Mon chemin vers l’écriture a commencé très tôt, dès l’enfance. Avant même de connaître l’alphabet, j’écrivais des pages et des pages illisibles, juste pour la beauté du mouvement. J’aimais le geste, le graphisme, la transmission par les mots, cela m’a toujours énormément fascinée. Plus tard, j’ai étudié l’histoire de l’art et les sciences du théâtre à Munich, avant de suivre une formation de costumière et de travailler à l’Opéra national de Munich ainsi que pour d’autres opéras et festivals. Le façonnage de textiles s’est naturellement transposé dans la création de tableaux, sous les formes et les matières les plus variées, où les couleurs s’harmonisent dans une même expression artistique. L’écriture est venue par la suite…


Balance / Equilibre @mechthildackermann (Cercles de soie plissée)

Damier : Qu’est-ce qui a suscité cette transition vers l’écriture dans vos œuvres ?

Mechthild Ackermann : Le confinement de 2020 et les souffrances de l’isolement ont déclenché le besoin de dialoguer, de s’ouvrir aux autres à travers l’art, de raconter. Je me suis promenée dans la nature, à l’écoute des émotions ressenties par ceux qui croisaient mon chemin, des vies séparées par la force de l’évènement, des jeunes isolés dans leur parcours d’études, des couples divisés… J’ai reconstitué leur histoire à l’intérieur d’unités aux volumes arrondis, qui traduisent à la fois la proximité et l’isolement. Chaque cercle raconte un vécu, une tristesse, une séparation, un chagrin… ici ou ailleurs dans le monde. Par l’ampleur universelle de la pandémie, la langue choisie est l’anglais, une manière aussi de me distancer avec la réalité trop pénétrante, me protéger.


«Desires» Les pissenlits @mechthildackermann

Unities @mechthildackermann

Après le confinement, j’ai pris conscience de tout ce qui nous a profondément manqué, mais aussi de ce qui est véritablement essentiel. La vie communautaire, le lien avec les autres et le partage ont pris une importance nouvelle à mes yeux. De cette expérience naît le souhait d’une humanité plus à l’écoute, plus solidaire, plus courageuse. On confie nos voeux au pissenlit, on souffle sur l’aigrette, les graines voltigent avant de tomber au sol pour repousser dans un cycle éternel, elles dessinent notre avenir.


Out of Time @mechthildackermann

Damier : L’adage du peintre britannique Lucian Freud que vous citez : « Plus on contemple un objet, plus il s’abstrait et, paradoxalement, plus il acquiert une réalité tangible » semble résonner tout particulièrement avec vos forêts calligraphiques. C’est dans la proximité que chaque arbre révèle sa singularité, son histoire. Cette fusion entre la forme et les mots est-elle au cœur de votre processus artistique ?

Mechthild Ackermann : Je ressens profondément le mouvement des arbres, leur langage gestuel, écrire les arbres dans leur posture. Les textes naissent de mes pensées ou sont puisés dans mes lectures : poèmes surréalistes, japonais, réflexions philosophiques ou documentaires. J’accorde aussi une importance particulière à la qualité du papier. Les feuilles que j’utilise proviennent de la campagne de Dolakha au nord de Katmandou. Elles sont fabriquées artisanalement en bois d’arbustes.

Damier : Vos créations investissent parfois les salles de concert, où elles se conjuguent à la musique, comme ce fût le cas à la Pinacothèque moderne de Munich. Comment êtes-vous parvenue à concilier musique et arts-visuels ?

Mechthild Ackermann : Influencées par mon travail à l’opéra, mes œuvres s’inscrivent dans une perception tridimensionnelle, où le mouvement et la musique sont intégrés.
Le projet intitulé « Japan and Beyond » est une collaboration interculturelle avec le Japon, qui réunissait plusieurs quatuors tant japonais qu’européens. Une rencontre entre culture asiatique et européenne. En résonance avec les artistes et les œuvres musicales interprétées, j’ai transposé sur un long ruban en organza les phrases de chacun en gestes calligraphiques rythmés par la musique. La soie capte les frémissements de l’air dans un mouvement aérien et ininterrompu qui engendre un univers immersif unifié.
À d’autres occasions, j’exploite la transparence et la légèreté de la soie en superposant deux couches. Je commence ma phrase sur le premier pan de tissu pour la poursuivre plus intensément sur le second dans un aller-retour répétitif, instaurant un dialogue multilingue sur l’immortalité où l’espace se fait temps.


« Landscape of Ma » @mechtildackermann (extrait agrandi)

Damier : Votre sensibilité à la beauté de la nature et des jardins transparaît dans la plupart de vos créations. Qu’est-ce qui vous a tant fascinée dans l’observation d’un artichaut au point d’y consacrer plusieurs triptyques ?

Mechthild Ackermann : Pendant tout un été, j’ai observé minutieusement l’artichaut de mon jardin, multipliant les esquisses pour retracer précisément son évolution. L’histoire de cette plante qui remonte à la mythologie grecque, au mythe de la nymphe Cynara (Cynara scolymus) dont il porte le nom, m’a fascinée. Je la raconte en latin qui est aussi la langue botanique. Ce n’est pas tant la fleur qui a retenu mon admiration, mais la force que dégagent ses feuilles, leurs mouvements gracieux semblables à une danseuse. Pour en reproduire le relief, j’ai effectué des incisures dans le papier. À chaque étape, j’ai décrit le cheminement de l’abstraction de l’artichaut au fil de ses différentes phases. La fleur se flétrit, le capitule tombe, les feuilles poursuivent leur danse contemporaine jusqu’à l’épuisement. À la fin, il ne reste que les branches. Le cycle de vie s’inscrit dans un éternel recommencement.

Cynara @mechthildackermann

Propos recueillis par Ann Bandle

Dans un essai aussi personnel que percutant, Folles furieuses, que faire de nos colères?, Élodie Pinel explore la manière dont la société a pathologisé l’émancipation féminine.
Des Furies de l’Antiquité à Emma Bovary, de Flora Tristan à Camille Claudel, héroïnes de fiction ou femmes bien réelles, celles qui ont refusé l’ordre établi ont souvent été qualifiées de folles pour mieux faire taire leur voix. Si en 2026, certaines quadragénaires s’avouent fatiguées du combat féministe, l’autrice, agrégée de lettres modernes, de philosophie et docteur en littérature française refuse de baisser la garde. Malgré les difficultés, Élodie Pinel reste résolument optimiste quant à l’avenir de l’égalité des droits hommes- femmes,  parce que justement la colère des femmes commence  à être entendue. Une bonne nouvelle qui oblige à rester mobilisé.

Damier: Pourquoi avez-vous voulu écrire sur l’ostracisme de l‘Histoire et de la Littérature sur ces femmes qui ont refusé l‘ordre établi et l‘ont souvent payé cher, en se voyant traitées d’hystériques ? 

Élodie Pinel : Je me suis intéressée très tôt aux plumes féminines ; déjà, pendant mes études de littérature, j’ai choisi d’écrire un mémoire sur George Sand, sans que cela ait été un choix particulièrement réfléchi. Au moment de choisir un sujet de thèse, j’ai opté pour Marguerite Porete, une mystique du XIVe siècle… A chaque fois, j’ai relevé que ces femmes extraordinaires ont rencontré des obstacles et ont subi des injustices voire des persécutions : Marguerite Porete a été brûlée en 1310 à cause de son livre ! J’ai voulu défendre celles dont j’admirais le travail et leur rendre justice en réhabilitant leur parole, qui n’est pas oeuvre de folie mais bien de raison.

Damier : Ces dernières décennies, des progrès ont été faits sur l’égalité hommes femmes. Pourtant six femmes autrices seulement ont été  retenues au programme du bac français contre soixante-dix-huit hommes. Hasard ou mauvaise foi, faudrait-il un sérieux réexamen de la contribution du deuxième sexe à la littérature française dans les manuels scolaires ? 

Élodie Pinel : Il y a en effet eu des progrès réalisés, et c’est la moindre des choses ! Quand on regarde quel était le statut juridique des femmes il y a seulement 60 ans, on mesure certes les progrès faits, mais aussi ceux qu’il reste encore à faire. Le chemin vers l’égalité est long et n’est pas fini : les chiffres de l‘ONU sont là pour nous le rappeler, qui indiquent qu’il faudra encore plus de deux cent ans pour espérer atteindre l’égalité femmes/hommes au rythme où nous allons aujourd’hui. Valoriser les oeuvres et les pensées des femmes, qui ont construit des théories et diffusé des textes malgré les obstacles qui se dressaient devant elles, fait partie de ces objectifs à atteindre pour avancer dans le bon sens ensemble.

Damier : Dans votre livre, vous suggérez quelques conseils de savoir vivre à l’adresse de vos contemporains. Vous mettez en garde les jeunes femmes sur le danger d’accepter un premier rendez-vous au restaurant et de laisser payer la note par le gentil garçon organisateur de la rencontre ? Pas trop excessif tout de même ? Comment un jeune homme de vingt cinq peut-il approcher une jeune femme avec les bons codes de 2026 ? 

Élodie Pinel : Nos comportements ont en effet été dictés en grande partie par des codes sociaux conformes au patriarcat, c’est-à-dire à l’idée que l’homme décide et propose et que la femme dispose et « consent » (ce qui veut dire qu’elle n’a pas l’initiative du désir : consentir n’est pas vouloir). Sur le plan relationnel, faire preuve de générosité est toujours positif ; mais on sait aussi, selon les anthropologues et sociologues comme Marcel Mauss, que tout don appelle un contre-don.De quelle nature sera le contre-don attendu par le jeune homme face à la jeune fille à qui il paye le restaurant ? Demandez à ces messieurs : il espère qu’en acceptant, la jeune femme commence à consentir à aller plus loin. Si ce n’est pas le souhait de la jeune femme, autant qu’elle l’assume clairement et coupe court à toute ambiguïté. Aujourd’hui, cela ne me semble pas si révolutionnaire !

Damier : Dans ce vaste chamboulement des rapports hommes-femmes, certaines quadragénaires s’avoueraient pourtant un peu lassées de porter le combat féministe ?

Élodie Pinel : Cette lassitude est légitime ; elle est même documentée et analysée par la notion de « genrer fatigue », fatigue de genre. Ce terme désigne l’effet de lassitude voire de saturation occasionné par une exposition répétée à des agressions ou des injustices, couplées à un déni de celles-ci. Car il faut alors prouver systématiquement que l’on est victime d’une discrimination pour pouvoir commencer à la réparer : que de temps et d’énergie perdus ! L’impression de toujours devoir tout recommencer à zéro est cause d’un épuisement qui peut mener au désengagement. A force de n’être pas entendues, on finit pas se taire. Mais n’est-ce pas précisément le but recherché par ceux (et celles) qui refusent l’égalité entre femmes et hommes, parce qu’ils et elles y trouvent leur compte ?

Damier : Vous êtes toutefois résolument optimiste pour l’égalité hommes-femmes puisque la parole des femmes commence à être entendue ?

Élodie Pinel : L’optimisme est nécessaire : sans cet espoir, comment avancer ? Je m’interdis de baisser les bras en un moment où les droits des femmes, acquis depuis peu en Occident, sont toujours menacés de recul, quand ils ne le sont pas déjà (je renvoie à l’essai admirablement documenté de l’avocate Violaine de Filippis-Abbate sur le sujet, La résistance écarlate, paru chez Payot en 2025). Je me l’interdis d’autant plus que ces mêmes droits sont bafoués ailleurs, jusqu’à l’apartheid de genre, selon le terme de la Prix Nobel de la Paix iranienne Narges Mohammadi. N’oublions pas que les combats que nous gagnons ici, même s’ils peuvent parfois paraître dérisoires ou transitoires, ont une répercussion à l’autre bout de la planète pour ces femmes qui veulent encore croire pouvoir être respectées et vivre libres.

Propos recueillis  par Béatrice Peyrani

Folles furieuses, que faire de nos colères? Un  livre édité chez Robert Laffont à lire d’urgence et à offrir aussi à ses enfants, fils ou filles.

 

 

 

 

 

Élodie Pinel a publié en 2024 un essai aussi drôle que passionnant sur les femmes philosophes : Moi aussi je pense donc je suis. Quand les femmes réinventent la philosophie chez Stock. Cet ouvrage vient de sortir en poche chez Champs Flammarion.


Le Bel Horizon de Florian Sägesser

photo Cédric Sandoz

Avec son quatrième roman « Bel Horizon», Florian Sägesser retrace l’histoire d’une vieille maison du début du siècle passé dans les confins du Jura vaudois, près de Sainte-Croix et de la frontière française. Un havre de paix soudainement écorché par le bruit incessant d’une société en mouvement. Au-delà de la restauration de la bâtisse, témoin silencieux de vies désormais disparues, le récit nous immerge dans la beauté des paysages, merveilleusement restituée par la plume poétique de l’auteur. L’occasion aussi de repenser nos relations avec la nature. 

Damier.ch : Votre roman s’ouvre sur cette phrase de Ramuz : « Les vieilles maisons sont toutes voûtées, elles sont comme des grands-mères… » En quoi cette citation a-t-elle inspiré ou donné le ton à Bel Horizon ?

Florian Sägesser : C’est précisément en découvrant cette phrase que j’ai décidé de personnifier la maison au centre de mon roman, pour en faire un personnage baptisé la « vieille dame » en clin d’œil à Ramuz. J’avais déjà fait un travail de recherche, car Bel Horizon s’appuie sur des archives, et déjà ressenti et écrit une partie du livre dans ma tête, quand un jour, allez savoir pourquoi à ce moment-là, j’ai eu l’idée de lire de la poésie ramuzienne. Je suis tombé sur cette phrase qui est entrée en résonnance avec mon travail, et elle a donné le ton du roman. Ce n’est pas une mince affaire que de trouver le bon ton. Mais une fois le « la » trouvé, l’écriture a coulé naturellement. 

Damier.ch : Réinvestir une maison héritée de ses aïeux sans raviver les réminiscences qu’elle renferme, parfois teintées de nostalgie, est-ce utopique ? 

Florian Sägesser : Chaque personne entretient un rapport au temps et au territoire qui lui est propre. Pour ma part, oui, il m’est impossible d’investir un lieu – ancien qui plus est – sans vouloir exhumer son histoire. Une vieille maison porte une mémoire, elle a vécu et vu tant de choses, elle renferme des souvenirs et des fantômes. Les murs retiennent des secrets qu’ils murmurent aux personnes qui savent tendre l’oreille. La littérature permet de faire entendre ces voix; les mots deviennent une forme de chasse au trésor, et offrent l’opportunité de s’inscrire dans une lignée. Il y a la conscience, très forte, que ces pierres nous survivront. 

Damier.ch : Les paysages déferlent dans Bel Horizon. Omniprésents, ils sont décrits avec une précision toute poétique et une sensibilité émouvante. Comment est né votre attachement à la nature ? 

Florian Sägesser : Petit, j’étais fasciné par les Amérindiens, et leur rapport à la nature, leur manière de la respecter, m’a profondément marqué. Cela a sans doute contribué à forger cette sensibilité à l’environnement, tout comme les vacances d’été que je passais au grand air. 

La nature comporte une part d’insaisissable qui laisse la place à l’imaginaire et au mystère; elle a une fragilité qui la rend belle; elle impose le respect et offre des tableaux sans cesse renouvelés, comme autant de miroirs de nos émotions. La littérature est, pour moi, une manière d’exprimer cette sensibilité.

Damier.ch : Un livre qui vous inspire et que vous relisez ? 

Florian Sägesser :  Il y en a plusieurs. Je citerais La claire fontaine, de David Bosc, un ouvrage qui m’a marqué et qui prouve que les grands livres n’ont pas besoin d’être épais, que leur densité ne se mesure pas au nombre de pages.
Jusqu’à présent, il y a peu de livres que je relis. Non par manque d’envie, mais parce que j’en ai encore tant d’autres à découvrir. 

Propos recueillis par Ann Bandle

Florian Sägesser est écrivain et journaliste.
Bel Horizon est son quatrième roman, publié par BSN Press à Chêne-Bourg, Genève.


Trois questions à Natalie David-Weill, autrice de La Petite Fille au ruban bleu

Grâce à des archives inédites, la romancière signe une passionnante biographie aussi sensible que documentée sur le destin tragique d’Irène Cahen d’Anvers, grande bourgeoise parisienne immortalisée enfant dans un portrait du peintre Renoir. Entretien avec Natalie David-Weill, que nous avons pu rencontrer pour Damier.ch au dernier Festival du LÀC, à Collonge-Bellerive.

Damier.ch : Depuis sa sortie, votre roman La Petite Fille au ruban bleu a suscité l’enthousiasme des journalistes. Les lecteurs suisses ont eu le bonheur de vous écouter lors du dernier Festival du LÀC de Collonge-Bellerive, au micro d’Esther Rotenberg et de Nathalie Cohen. Vous attendiez-vous, en reconstituant la vie d’Irène Cahen d’Anvers, le modèle peint par Renoir, à un tel succès, tant du côté des professionnels que du grand public ?

Natalie David-Weill : J’avais l’impression, au contraire, que mes recherches sur le portrait d’Irène Cahen d’Anvers n’intéresseraient que les descendants des familles juives assimilées qui faisaient partie de la haute bourgeoisie parisienne et qui ont fini – pour beaucoup – dans les camps de concentration. Or, j’ai reçu des lettres, des témoignages très touchants qui prouvent que cette histoire a ému et frappé un public plus large que celui auquel je pensais au début. Et cela m’enchante évidemment. Il y a les histoires de ces familles, passionnantes, et le phénomène Renoir aussi : ce portrait magnifique et mystérieux, dont la notoriété a fait oublier le modèle.  Il ne restait d’Irène Cahen d’Anvers qu’une réputation de mauvaise épouse et mère indigne. Elle était celle qui avait quitté Moïse de Camondo pour le comte Charles Sampieri, qui s’occupait de ses chevaux. Scandaleux !

C’est ainsi que j’ai voulu en savoir plus, rechercher quelle était la vie de ses contemporaines – de Hélène van Zuylen à Béatrice Ephrussi de Rothschild, en passant par Fanny Reinach et Flora David-Weill – pour reconstituer l’atmosphère de Paris pendant la guerre lorsque l’on fait partie de l’élite juive et catholique – ce qui n’est pas le même destin. Car Irène, alors vieille dame, a été tiraillée entre les deux, puisque ses quatre petits-enfants venaient la voir dans son appartement du XVIème arrondissement, où elle se terrait. Il y avait d’une part, Fanny et Bertrand de Camondo qui finiront tués à Auschwitz et d’autre part, Lorraine et France Dubonnet pour lesquelles la guerre n’existait qu’à peine.

J’en profite pour remercier ici le Festival du LÀC qui m’a permis de parler de mon livre devant un large public, dans un cadre idyllique et rencontrer des lecteurs…

Damier.ch : Comment expliquez-vous la volonté d’Irène de revendre ce tableau sur-le-champ dès qu’elle en retrouve miraculeusement la propriété après la Seconde Guerre mondiale ?

Natalie David-Weill : En effet, après s’être donné tant de mal pour récupérer le portrait de Renoir, qui a été volé par les Allemands puis échangé contre un tondo du XVIIIème par Goering qui considérait l’impressionnisme comme de la peinture dégénérée, Irène va le vendre à Emil Bührle. Et sa réputation en pâtira davantage. Car ce collectionneur s’est enrichi pendant la guerre grâce à la production d’armement de ses usines Oerlikon et a acheté à bas prix des chefs-d’œuvre à des juifs pressés de vendre. Pourquoi a-t-elle vendu son portrait à cet homme discutable ? Etait-elle pressée ? Je ne peux que formuler différentes hypothèses : la plus probable est que sa fille Pussy Sampieri était toujours à court d’argent et l’a incitée à le vendre puisque Renoir était devenu un peintre important. Il me semble pour ma part qu’Irène, comme ses parents qui avaient pourtant commandé ce portrait, n’a jamais aimé Renoir. Peut-être aussi que cette toile lui faisait penser à sa fille, Béatrice de Camondo, chez qui il était mis en valeur dans son salon, et qui a été tuée à Auschwitz avec ses deux enfants, Fanny et Léon Reinach. Irène ne s’en est jamais remise. Il fallait sans doute faire table rase du passé. « La Petite Fille au ruban bleu » ou « La petite Irène » est toujours à Zürich, présentée au Kunsthaus, dans le cadre d’un projet de recherche menée par cette institution.

Damier.ch : Préparez-vous un nouveau roman historique qui se déroulerait dans ces mêmes années 1880-1950, ou, au contraire, allez-vous enquêter sur tout autre chose ?

Natalie David-Weill : Ce travail d’écriture m’a pris trois ans, et j’ai adoré la recherche, les archives, les rencontres qu’exigeait ce sujet, la plongée dans cette époque. Aussi, je n’ai pas démarré d’autre projet encore mais je vous en ferais part dès que j’aurais commencé !

Propos recueillis par Béatrice Peyrani

La Petite Fille au ruban Bleu. Le monde disparu d’Irène Cahen D’Anvers, Natalie David-Weill, Flammarion, 448 pages.


Paul et Hélène Morand : le crépuscule helvétique

Il fut un des écrivains les plus adulés des Années folles. Diplomate en poste à Londres, Paul Morand décide de rentrer en France en 1940. Le début d’une série de mauvais choix ! Il collabore avec Pierre Laval à Vichy, accepte diverses missions pour la France pétainiste et termine la guerre comme ambassadeur à Berne. Révoqué à la Libération, craignant d’être traduit en justice, il reste en Suisse avec son épouse. Le couple s’installe à Vevey, sur les hauteurs du Léman. Un diable de purgatoire pour ces parisiens mondains et  cosmopolites. L’exil va profondément transformer ce couple, « autrefois toujours en mouvement et vivant dans un luxe insolent », explique David Bonneau, auteur de Paul et Hélène Morand, un couple sulfureux, aux éditions Plon. Entretien pour les lecteurs de www.damier.ch avec l’auteur de ce livre, applaudi par la presse française : «Remarquable » L’Express, « Passionnant » Le Point, RTL, Transfuge, « Envoûtant » Sud Radio et qui « se dévore comme un roman fitzgéraldien » Les Échos.

Damier.ch: Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire cet ouvrage sur le couple Paul et Hélène Morand ?

David Bonneau : Quand on s’intéresse à l’écrivain Paul Morand, il y a toujours, derrière lui, la figure omniprésente d’Hélène, sa femme. Tous ceux qui ont connu le couple, tous les biographes de Paul ont souligné son importance, certains estimant même qu’elle était plus intéressante que lui. Et pourtant, jusqu’ici, personne ne s’était penché spécifiquement sur sa personnalité. A son sujet, les mêmes anecdotes étaient sans cesse reprises sans qu’on s’assure réellement de leur authenticité. C’est cet oubli que j’ai voulu réparer avec ce livre, en m’appuyant sur les dizaines de milliers de pages d’archives du couple (correspondance et journal intime). Hélène est une femme qui a fasciné ses contemporains et pas des moindres. Princesse fortunée, divorcée, elle fut la muse de Marcel Proust, a ébloui le duc de Windsor, a troublé Ernst Jünger. Elle parlait sept langues. Plus qu’une simple biographie, j’ai souhaité écrire une sorte de « duographie » tant, davantage encore qu’aucun autre couple, Paul et Hélène ne peuvent se comprendre l’un sans l’autre.

Contrairement à d’autres biographes, votre livre n’impute pas systématiquement à Hélène les « mauvais choix » de Paul Morand, notamment au début de la guerre de 1939 et durant la période de la Collaboration. Toutefois, au fil de votre enquête et à la lecture des lettres d’Hélène auxquelles vous avez eu accès, avez-vous acquis la conviction que Paul Morand a choisi la Collaboration par facilité et commodité, sans véritable état d’âme ?

David Bonneau : Les textes de l’écrivain et les archives sur lesquels se fonde mon livre montrent que l’antisémitisme était déjà présent chez Paul Morand avant qu’il ne rencontre Hélène. Il montre aussi que des motivations personnelles l’ont conduit au choix de quitter Londres pour la France en 1940 puis d’occuper des postes officiels à Vichy quelques mois plus tard. Cette trajectoire est le fruit d’une évolution chez un homme qui, pendant les Années folles, avait fait du cosmopolitisme sa marque de fabrique et le socle de son succès littéraire. Y entrent tout à la fois la peur de la contagion bolchévique (qui continuera à le hanter lorsqu’il résidera en Suisse après-guerre), de nouvelles relations amoureuses et des revers de fortunes, aussi bien littéraires que financières, qui, à partir du milieu des années 1930, l’entraînent sur une pente de plus en plus réactionnaire.

Leur exil en Suisse les a-t-il transformés ?

David Bonneau : Indéniablement. Pour un couple toujours en mouvement et vivant dans un luxe insolent, l’après-guerre est rude. Les voici en quelque sorte assignés à résidence et privés de leur fortune, même s’il y a, à l’évidence, chez Paul une forme d’exagération et de romantisme du dénuement lorsqu’il nous explique ne plus se nourrir que de châtaignes glanées dans les bois ou que, faute de chauffage, l’eau gèle sur sa table de nuit… Ce qu’il y a de remarquable, c’est que cet exil salvateur – sans l’asile suisse, le couple aurait été en péril lors de l’épuration – mais imposé va, au fil du temps, devenir une retraite choisie. A partir des années 1950, et malgré les lois d’amnistie pour les collaborateurs en France, le couple décide de résider une grande partie de l’année à Vevey où ils louent le château de l’Aile. Dès l’après-guerre, Paul Morand a trouvé en Suisse les inépuisables ressources de la bibliothèque de Lausanne, des eaux tumultueuses de l’Aar et apaisées du Léman (où il aime piquer une tête dès la fonte des neiges) et des montagnes qu’il aime gravir au volant de ses bolides, à cheval ou à pied et dévaler en ski. La Suisse satisfait son goût de  la beauté, de la retraite intellectuelle et du sport au moment où il entame le dernier tiers de sa vie. Hélène de son côté goûte ce carrefour des mondanités internationales qui lui permet de côtoyer têtes couronnées et artistes, comme leur voisin Charlie Chaplin.

Paul Morand ne fut pas un mari fidèle du vivant d’Hélène, il eut sans doute au moins deux enfants naturels, mais il fut à vous lire un veuf merveilleux et sincère ?

David Bonneau : Il y a effectivement quelque chose de très émouvant dans la façon dont Paul entoure Hélène à la fin de sa vie lorsqu’elle devient infirme et perd peu à peu la vue. Il la couve de soins attentionnés allant jusqu’à lui trouver une lectrice, la toute jeune comédienne Nathalie Baye, qui vient prêter sa voix pour suppléer les yeux malades de la princesse et lui permettre de continuer à dévorer les livres, cette occupation qu’elle préférait entre toutes. Le plus précieux pour Hélène, c’est sa présence, lui qui était toujours parti. Paul, qui était de neuf ans le cadet de sa femme, mesure alors pleinement tout ce qu’elle a était pour lui qui n’a pas toujours été à la hauteur. Comme le disait leur ami l’écrivain Marcel Schneider, Hélène bénéficiait d’une sorte « d’extraterritorialité spirituelle et sentimentale ». Ou, dit autrement, Paul a eu de nombreuses maîtresses mais n’a eu qu’un seul maître : Hélène !

Que faut-il garder de Paul et Hélène Morand en 2026 ?

David Bonneau : Sans méconnaître leurs graves errements politiques et idéologiques, et un antisémitisme abject, c’est un couple hors du commun, par l’intensité de leur passion physique (au début) et intellectuelle (jusqu’à la fin), leur mode de vie et une trajectoire qui épouse le XXe siècle et ses soubresauts. C’est une existence extra-ordinaire, au sens propre du terme, vu d’aujourd’hui mais déjà à leur époque. Si Paul a eu de nombreuses maîtresses, il y a en revanche une vraie fusion intellectuelle avec Hélène, davantage sans doute que dans aucun autre grand couple littéraire. Et c’est à dessein que j’ai intitulé « à quatre mains » l’un des chapitres du livre, tant, d’une certaine manière, ils ont construit ensemble l’œuvre de Paul, ce qui est sans doute l’un des apports les plus nouveaux de ce livre. Aujourd’hui, on oublie trop souvent combien Paul Morand a été le premier écrivain de la modernité en langue française et l’immense succès international qu’il a rencontré pendant l’entre-deux-guerres. Proust clôt le XIXe siècle ; lui ouvre le XXe. Il introduit la vitesse, les mœurs effarantes des Années folles, le culte du sport et du corps, fait découvrir à ses contemporains un globe soudainement rétréci. Il ne se contente pas de décrire le monde nouveau, il invente une écriture nouvelle ; Morand est le premier qui ait « jazzé » la langue dira L.F. Céline, ce qui le conduira à considérer Morand comme un maître, lui qui était pourtant avare de ses compliments. Son influence sur la jeune garde littéraire s’étend jusqu’en Chine et au Japon. Sans craindre l’anachronisme, on peut dire que Morand est le précurseur du voyage-Instagram avec ce qu’Hélène appelait sa « formule de voyage rapide : voir les choses absolument essentielles dans beaucoup de pays et non visiter à fond peu de pays ». C’est aussi d’une certaine manière un précurseur de Twitter/X avec son sens incroyable de la formule, comme son célèbre je voudrais qu’à ma mort on fasse de ma peau une valise.

Quel est votre verbatim préféré de Paul Morand ?

David Bonneau : Comme je viens de citer Paul, permettez que cette fois je cite Hélène. « Il faut tenir pour rien un livre qui ne vous force pas à commencer une nouvelle vie » a-t-elle écrit dans un de ses innombrables carnets. Je ne crois pas qu’il y ait de plus belle définition de ce qu’est – ou de ce que doit être – la littérature ; cette littérature qui a été le ciment de leur amour et le cœur battant de leur vie.

Propos recueillis par Béatrice Peyrani
Photos aimablement communiquées par l’auteur: Hélène Morand, en Princesse Soutzo et le couple chez eux à Vevey où ils résident.

À Lire : Paul et Hélène Morand, un couple sulfureux, aux éditions Plon .


La vie belle de Pauline Viardot

Cantatrice et compositrice de génie, Pauline Viardot nous est racontée dans l’intimité de son salon parisien rue Douai, comme une invitation à se joindre à ses amis. On y croise Rossini, Berlioz, Gounod, Ingres, Saint-Saëns, Delacroix, Wagner…  Une vie dans laquelle l’amour s’épanouit en musique et tisse des amitiés indéfectibles. De sa plume animée, Laurence Winthrop fait renaître les grands moments d’une femme au rayonnement généreux. Plein de gaieté et de rebondissements, son roman Pauline Viardot et l’affaire du coffret est un vrai bonheur.

Damier : D’où vous est venue l’envie d’écrire sur Pauline Viardot ?

Laurence Winthrop: J’ai une prédilection pour le XIXe siècle musical et littéraire. À travers sa sœur la Malibran, son amie George Sand, Tourgueniev son ami passionné, Gounod, Saint-Saëns et Berlioz qu’elle a beaucoup aidés, j’ai été intriguée par cette artiste qui semblait indestructible. Et j’ai bien fait : elle était indestructible !

Vous la décrivez comme une femme rayonnante, débordant de joie de vie, très admirée. Selon vous, la fascination qu’elle exerce relève de son talent, de sa célébrité ou de sa personnalité ?

Pauline Garcia, de son nom de jeune fille, a été élevée à la dure, à la très dure par un père professeur de chant intransigeant, mais aimant, ce qui lui a donné une assise on ne peut plus solide, ainsi qu’une capacité de travail hors norme. Sa tessiture couvre quatre octaves. Elle donne son premier récital à 16 ans et chante à 17 ans à Londres Desdémone de Rossini. De quoi se sentir capable de relever tous les défis ! Louis Viardot, son mari, historien spécialiste de l’Espagne, lui offre complicité intelligente et quatre enfants, une vraie famille qui compte pour elle. La fascination qu’elle exerce relève de sa personnalité bien sûr et de son talent exceptionnel de cantatrice, de pianiste, de compositrice qui lui ont amené la célébrité. C’est d’autant plus intéressant qu’elle était laide (« laide, mais pire », dira Saint-Saëns), au contraire de sa sœur dont on chantait la beauté.

Franz Liszt lui a donné ses premières leçons de piano, impressionné par les progrès fulgurants de son élève. Quels ont été ensuite les maîtres de Pauline Viardot ?

À la mort prématurée de sa sœur aînée, la belle et jeune Malibran, son père l’a poussée à prendre la relève et à travailler le chant. Il fut son professeur qui lui a tout appris. Et, comme l’a dit Franz Liszt, elle était capable de progrès fulgurants, non seulement en piano, mais aussi en chant.

Dans votre roman, vous évoquez son cercle d’amis parmi lesquels George Sand. Comment est née leur amitié ?

Elles fréquentaient les mêmes cercles parisiens. Toutes deux passionnées, pleines de talent et d’avenir, elles avaient beaucoup à partager. George Sand a arrangé son mariage avec Louis Viardot. Elles se voyaient beaucoup à Paris, habitant un temps un même lieu à la Nouvelle Athènes, au Square d’Orléans avec Chopin, mais aussi à Nohant. Puis les Viardot font construire un hôtel particulier à la rue de Douai. À la rue Chaptal vivait le peintre Ary Scheffer qui recevait tout ce monde artistique. Pauline Viardot a inspiré George Sand pour un de ses premiers romans : Consuelo.

En particulier, elle accueille à demeure l’écrivain russe aux écrits progressistes Ivan Tourgueniev. Comment expliquer cet attachement qui durera jusqu’à sa mort ?

Ces deux êtres magnifiques ont vécu une très belle histoire. Toute sa vie, il lui a voué son amour passionné, vivant la plupart du temps à côté du couple, partageant avec le mari leur intérêt pour l’art, la peinture, la littérature travaillant notamment ensemble pour traduire ses textes en français, les plaisirs de la chasse et de la vie à la campagne. Pauline apprécie l’homme éperdument amoureux, mais sait qu’elle ne peut répondre à ce qu’il attend. Mais le sait-il lui-même, lui habité par de douloureux sentiments d’orphelin éternel (sa mère l’a toujours rejeté) ? Il y a donc des chassé-croisé d’espoirs, de séparations – et donc une correspondance abondante – qui aboutiront à un lien affectif indestructible jusqu’à la fin de la vie de Tourgueniev à Bougival avec Pauline à ses côtés, peu de temps après qu’elle ait accompagné son mari jusqu’à son dernier souffle.  

Au-delà de l’aspect biographique du roman, vous entraînez le lecteur dans l’affaire rocambolesque du coffret. Vraie ou fausse ?

Totalement fausse ! En fait, j’avais lu les anciennes et excellentes biographies sur Pauline Viardot. Je voulais la faire vivre différemment, dans son cadre familial, avec ses enfants, son mari, ses domestiques et tous les problèmes d’intendance quotidiens. La voir vivre en tant que mère, d’amie de tous ces compositeurs qui trouvaient en elle une inspiratrice. Dans les coulisses se manigancent souvent des tiraillements, des inimitiés, des complots et j’ai utilisé ce fameux coffret dans lequel se trouvait la partition de Don Juan de Mozart, qu’elle avait pu acheter en vendant tous ces bijoux, pour imaginer un projet de vol… Et peut-être faisait-il vraiment l’objet de convoitise ?

Propos recueillis par Ann Bandle

 

 

 

 

 

 

 

Laurence Winthrop a publié de nombreux articles sur l’histoire de Paris, la musique et ses interprètes. Parmi ses derniers livres, La Dame de la Chavonnière paru aux Éditions la Baconnière à Genève.

MW Éditions – 216 pages 


Cinq questions à Stéphanie Chardeau Botteri, autrice de Gustave Caillebotte, L’impressionniste inconnu

Cette experte en œuvres du XIXème siècle, membre de la Chambre nationale des experts spécialisés à Paris, signe une biographie passionnante et attachante sur son talentueux aïeul, peintre et mécène généreux. C’est grâce aussi au leg de Gustave Caillebotte à l’État d’une partie de sa collection, que les visiteurs du Musée d’Orsay ont le bonheur d’y admirer des toiles devenues aussi emblématiques du mouvement impressionniste que Le Balcon d’Édouard Manet.

Stéphanie Chardeau Botteri sera en dédicace au Salon du Livre amopalien, mercredi 15 octobre 2025, à la mairie du 7eme arrondissement de Paris, à partir de 14 heures.

 Damier : On connaissait déjà Gustave Caillebotte, peintre talentueux de toiles désormais iconiques, comme Les Raboteurs de parquet et Rue de Paris, temps de pluie, mais à la lecture de votre livre, c’est aussi un mécène, un chef de troupe et un ami formidable que l’on découvre. Votre aïeul a joué un rôle clé dans l’émergence et la postérité des impressionnistes, n’est-ce pas ?

Stéphanie Chardeau Botteri : Vous avez raison, Gustave Caillebotte a été, dès 1875, un des grands amis et soutien financier de Renoir, Monet, Degas et Pissarro. Son père Martial étant décédé en 1874, Gustave hérite jeune et met cette somme au service de ses amis peintres en achetant leurs œuvres pour les soutenir. Il choisissait toujours des œuvres très innovantes pour l’époque, parfois trop modernes pour être achetées par le public. Il était connu pour cette petite phrase : « Personne n’en veut, j’achète ! ». Il choisissait toujours avec un œil sur, clairvoyant, audacieux.
En parallèle, il joua le rôle d’agent artistique en aidant sans relâche les artistes pour les expositions organisées en marge du Salon officiel. Trouvant les locaux, les louant, payant les divers frais comme les cartons d’invitations ou les catalogues.
Il essaya aussi, pendant toutes ces années, de conserver une bonne entente entre les peintres – aux caractères différents – afin que le groupe reste uni, soudé. De nombreuses correspondances avec les artistes l’attestent ; elles sont retranscrites dans mon livre sous forme de dialogues.

Damier: Malgré son investissement majeur dans la peinture, en tant que collectionneur et artiste, Gustave avait de nombreuses passions, comme les timbres et la voile. Comment pouvait-il trouver le temps de mener avec une telle intensité tous ces hobbies?

Stéphanie Chardeau Botteri :  Le mot qui décrit le mieux Gustave Caillebotte est la passion.

C’était un homme passionné : passionné par le mouvement impressionniste, la nouvelle peinture, par le philatélie, les régates, l’horticulture. Pour s’investir ainsi dans toutes ces activités, je pense que c’était un homme rapide, qui allait vite.
Dans de nombreuses lettres, on voit du reste, qu’il n’aimait pas perdre son temps ; par exemple il détestait les longues réunions interminables qui n’aboutissaient pas ! Il était très scrupuleux, attentionné aux détails mais il fallait que cela progresse rapidement. C’est ainsi qu’il pouvait faire autant de choses.

Damier : Au fil des pages de votre ouvrage, l’identité et la vraie vie de ceux qui ont inspiré les toiles les plus célèbres de Renoir ou de Gustave apparaissent (Je pense par exemple à Charlotte Berthier, madame Charpentier, le libraire E.J Fontaine…). Comment avez-vous plongé dans l’intimité de Gustave et de ses amis ?

Stéphanie Chardeau Botteri : C’est par les différentes lettres que j’ai pu avoir accès à l’intimité de Gustave et de ses proches.

Damier : La famille de Gustave était à la fois à la pointe de la modernité et aussi très connectée à la nature. Son père avait acheté une résidence secondaire à Yerres en Seine-et-Oise, il y a une orangerie, une glacière, une ferme avec écuries, étable, volière, mais il décide d’habiller la laiterie en petit chalet suisse, parce que c’est le goût de l’époque ou la famille a-t-elle un tropisme pour la République helvétique ?

Stéphanie Chardeau Botteri : La famille Caillebotte aimait à se ressourcer dans la nature. Elle prenait la peine d’atteler toutes les semaines une calèche pour se rendre à Yerres afin d’être au plus près de la campagne, des animaux, de la rivière où les jeunes canotaient sur de longues périssoires. Martial Caillebotte père a du tres certainement s’inspirer de la Suisse pour transformer sa laiterie en un petit chalet suisse ! Aujourd’hui, ce petit chalet existe toujours, il abrite un restaurant en face de la Maison Caillebotte.

Damier : Qu’avez- vous appris vous-même en menant l’enquête sur Gustave ?

Stéphanie Chardeau Botteri : Même si j’ai baigné dans l’histoire des Caillebotte dès ma naissance par mon arrière-grand-mère Geneviève Caillebotte (la nièce de Gustave) que j’ai connue jusqu’à mes quatorze ans, j’ai dû mener certaines enquêtes pour être au plus près de la vérité. C’est ainsi que j’ai découvert que j’avais cette même impatience et ce même caractère passionné.

Propos recueillis par Béatrice Peyrani


Raffaella Bruzzi : l’art dans toute sa vérité

Avec l’exposition « Odyssée », la palette bleutée de Raffaella Bruzzi invite à une évasion sereine entre mer et ciel, au plus près de ses émotions.

Avant de se consacrer pleinement à la peinture, l’artiste italo-suisse, diplômée de l’école polytechnique de Milan, a posé ses valises au bord du Léman en 2004 pour entreprendre un doctorat à la Faculté de biologie et médecine. Ce parcours singulier, à la croisée des sciences et de la sensibilité humaine, l’amène tout naturellement à exposer à la Galerie de l’hôpital de Morges. Un geste bienveillant. Là, plus qu’en tout autre lieu, l’art distille sa lumière apaisante. Confidences.

Damier : Quelle est la genèse de l’exposition Odyssée ?

Raffaella Bruzzi : L’exposition Odyssée est le fruit d’une rencontre avec Irene Wasserman, responsable de la Galerie de l’Hôpital de Morges et des projets culturels de l’EHC, lors de mon exposition à la Fondation L’Estrée l’an passé. Touchée par plusieurs œuvres de ma série Il mio Mare, jusque-là présentée de façon fragmentaire, elle a souhaité offrir au public une immersion complète dans cet univers chromatique.
Pour la première fois, ces toiles se retrouvent rassemblées, dialoguent entre elles, et déploient toute leur puissance émotionnelle. Rassemblées, ces œuvres produisent un effet presque physique : on est entouré, enveloppé, bercé par une sensation de vague, d’onde, de souffle.
Nous avons voulu créer un espace visuel qui évoque l’aventure humaine, intime et universelle. Lire l’interview


L’intelligence artificielle, ange ou démon pour les écrivains?

Entretien avec Alina Krasnobrizha, maître de conférence en mathématiques appliqués à Paris X et coautrice avec Arnaud Contival, de La Révolution IA, quand l’intelligence artificielle réinvente l’entreprise, publié aux éditions Héliopoles.

Damier : Que peut apporter l’IA à un créateur de contenu, auteur, scénariste, éditeur, publicitaire?

Alina Krasnobrizha : Alina Les outils de l’IA transforment en profondeur les métiers de la création. Cependant, il ne s’agit pas de remplacer la créativité humaine ; au contraire, l’IA l’enrichit, l’accélère et ouvre de nouvelles possibilités techniques. C’est un peu comme à l’époque où nous avons commencé à utiliser le PC pour écrire ou concevoir des images : cela a changé notre façon de créer. Aujourd’hui, nous passons à un nouveau niveau. Nous disposons d’outils capables non seulement d’optimiser certains aspects de la production, mais aussi de repenser complètement le processus créatif.

L’IA intervient dans la génération d’images, de vidéos et de textes, mais elle agit également comme un assistant ultrarapide qui ne dort jamais, qui pose des questions, structure la pensée, suggère des idées et traduit dans plusieurs langues. Imaginez pouvoir générer des dizaines de concepts en quelques minutes, explorer des styles que vous n’auriez jamais imaginés, ou dépasser vos propres blocages créatifs. Lire l’interview


Entretien avec Hélène Jacobé, autrice du Lotus Jaune

Premier roman d’Hélène Jacobé, Le Lotus jaune est en lice pour le Prix de la Ville de Lausanne, aux côtés de quatre autres finalistes : Marc Agron pour La vie des choses aux éditions de la Veilleuse, Bastien Hauser pour Une singularité aux éditions Actes Sud, Catherine Lovey pour Histoire de l’homme qui ne voulait pas mourir aux éditions Zoé, Lorrain Voisard pour Au coeur de la bête aux éditions d’en bas.

Le pitch  de ce roman historique envoûtant et dépaysant: Le Lotus jaune aux éditions Favre et Héloise d’Ormesson.

La famine sévit dans en Chine. Fille dur pauvre batelier, la jeune Lin Hei’er orpheline de mie, rejoint un cirque. Sa joie d’échapper à la misère bascule vite quand elle réalise que ses sauts et son habileté suscite autant l’admiration que la jalousie et les convoitises des hommes.

Pour protéger son honneur, elle se refuse à un riche marchand qui tente d’acheter sa virginité. C’est le début d’une fuite qui va la mettre aux prises avec les grandeurs et misères de son époque et de son peuple. Elle va tour à tour endosser les habits et l’âme d’une courtisane, d’une guérisseuse, puis de la fondatrice de la première milice de femmes, celle des Lanternes rouges qui jouera un rôle majeur dans la fameuse guerre des Boxeurs. Hélène Jacobé nous emmène dans l’ère crépusculaire de la dynastie Qing et nous fait revivre l’épopée de la Sainte Mère du Lotus Jaune, un personnage historique encore célèbre aujourd’hui en Chine. Lire l’interview


Sophie Barth-Gros remporte le Prix 2024 de la Société Littéraire de Genève avec Beatenberg

Ce brillant roman dépeint une parenthèse onirique entre de grands noms de l’art et de la littérature à la fin de l’été 1922. Le poète Rainer Maria Rilke et sa compagne, l’aquarelliste Baladine Klossowska, rejoignent Balthus, le fils de Baladine, dans une colonie d’artistes à Beatenberg. Ils y rencontrent la sculptrice Margrit Bay. L’auteure explore avec finesse les relations et interactions complexes entre ces acteurs et leurs interrogations au lendemain de la Première Guerre mondiale. Décryptage avec Sophie Barth-Gros.

Damier : Qu’est-ce qui vous a amené à Beatenberg pour nous raconter le séjour de Rilke et de la mère de Balthus, Baladine Klossowska ?

Sophie Barth-Gros : Tout a commencé par un hasard. En découvrant que mon oncle et ma tante avaient habité presque dans le même bâtiment que Balthus à Fribourg, j’ai été intriguée par ce peintre, que je connaissais peu jusque-là. Mes recherches m’ont rapidement menée à Beatenberg, où Balthus passait chaque été et certains hivers de ses 9 à ses 26 ans, accueilli par Margrit Bay dans sa colonie d’artistes. Ce lieu chargé d’histoire et de contrastes – à la fois alpestre et spirituel, avec des hôtes prestigieux et des habitants locaux – a constitué une toile de fond idéale pour explorer les relations et influences entre Rilke, Baladine, Balthus et Margrit Bay. Lire l’interview

Comment avez-vous abordé la recherche, quelles sont les sources consultées ?

La recherche a été une part essentielle de ce projet. J’ai travaillé à partir de nombreuses archives, notamment les Archives littéraires suisses à Berne, où sont conservés des dessins de Margrit Bay. J’ai également consulté des correspondances, comme celles entre Rilke et Baladine, et lu des biographies détaillées des personnages historiques. Des guides touristiques de l’époque m’ont aidée à imaginer Beatenberg dans les années 1920, et j’ai aussi eu la chance de visiter le village plusieurs fois. Enfin, des rencontres humaines – notamment avec la petite-nièce de Margrit Bay et des passionnés locaux – ont enrichi ma compréhension de l’époque et des lieux.

Où se situe la frontière entre le réel et l’imaginaire du récit ?

Le roman s’appuie sur une base historique solide : les séjours de Balthus à Beatenberg, la colonie d’artistes de Margrit Bay, et bien sûr la présence de Rilke en 1922. Cependant, pour combler les silences des archives et donner vie aux relations entre les personnages, j’ai dû me tourner vers la fiction. Les interactions, dialogues et pensées des personnages sont imaginés, mais ancrés dans un contexte historique et biographique réaliste. Mon but était de respecter les faits tout en explorant des hypothèses sur les influences artistiques et humaines qui auraient pu naître de ces rencontres.

Baladine fut le dernier amour de la vie mouvementée de Rilke, comment définissez-vous en quelques mots leur relation et leur influence réciproque ?

Pour comprendre leur relation, j’ai lu leur correspondance telle qu’un éditeur zurichois la publie au début des années 1950. J’ai ainsi découvert une Baladine lyrique, spontanée, voir illogique, à fleur de peau, peu sûre d’elle, insistante, et un Rilke autocentré, attentif et en recherche d’attention, directif, fuyant. Le recueil est une sélection de leur correspondance, elle est beaucoup plus abondante. Il y a eu un vrai travail d’édition pour faire dire à leurs échanges la grandeur du poète et l’amour de l’aquarelliste. Baladine a participé au choix des lettres et la publication ne s’est faite qu’une fois son accord reçu. On attribue souvent à Baladine le retour de Rilke à l’écriture après la dépression dont il souffre pendant la guerre et qui l’empêche de terminer ses Elégies. C’est certainement vrai, mais un regard actuel sur leur relation pourrait aussi la définir comme déséquilibrée, tumultueuse, voire toxique. 

Parmi les protagonistes du roman, lequel vous a particulièrement émue ? 

Margrit Bay m’a émue. En tant qu’artiste et pionnière, elle a su créer un espace unique à Beatenberg, où la créativité et la spiritualité coexistaient. Son rôle dans l’éducation artistique de Balthus, sa sensibilité et son engagement pour sa communauté m’ont touchée. Elle incarne un lien fort entre l’individuel et le collectif, entre l’art et la vie quotidienne, mais elle est aussi un archétype de la place réservée aux femmes dans la création au début du XXe siècle et de leur postérité. Elle ne se marie jamais, l’histoire ne retient quasiment rien de son travail, elle est très active, mais principalement dans les associations d’artistes féminines. Sa famille doute de ses habitudes. 

Propos recueillis par Ann Bandle

Sophie Barth-Gros lors de la remise du Prix 2024 de la Société Littéraire de Genève.
Le discours de présentation de l’ouvrage et de laudatio furent prononcés par le professeur Jacques Berchtold, président du jury.

 

 

 

 

 

 

Sophie Barth-Gros, Beatenberg
Paru aux Éditions de l’Hèbe
Mars 2024 – 120 pages


Isabelle de Montolieu, l’éclat d’une plume

Marion Curchod se penche sur la vie d’Isabelle de Montolieu, célèbre romancière et traductrice lausannoise, et nous brosse un portrait inédit. Entretien.

Pourquoi avez-vous choisi Isabelle de Montolieu parmi les femmes de lettres de son époque?
Je souhaitais remettre en lumière une femme oubliée et travailler avec des manuscrits inédits. Or, la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne possède un grand fond sur elle qui n’a pratiquement jamais été exploité et qui contient une masse de documents révélateurs.

Quelles étaient les sources d’inspiration de ses romans ?
Elle a écrit des fictions en s’inspirant des textes qui plaisaient au lectorat de son temps. Les intrigues sentimentales étaient  recherchées, notamment depuis La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Mais elle s’est également inspirée énormément de la Suisse autant pour les intrigues que pour les descriptions dans ses récits. Elle aimait son pays et cela se ressent dans plusieurs récits, en particulier dans les Châteaux suisses dans lesquels elle décrit la campagne vaudoise de manière élogieuse. En outre, Isabelle de Montolieu a abordé d’autres thématiques dans ses ouvrages qui constituaient des sujets recherchés ou porteurs d’intérêt pour ses contemporains, tels que la botanique, la philosophie, la religion ou la morale. lire la suite


Alix Billen, la nouvelle directrice générale du Livre sur les quais, Adelaïde Fabre, sa directrice artistique et  Valérie Meylan, sa  responsable programmation jeunesse et médiation culturelle dévoilent les temps forts de la 15ème édition de ce festival qui lance l’ouverture de la rentrée littéraire sur la cote lémanique le 30 août prochain, à Morges.

Quelles seront les grandes nouveautés de cette 15ème édition de Livre sur les quais?
Pour fêter cet anniversaire, nous avons choisi de développer deux fils rouges dans la programmation. L’un autour de l’écologie, enjeu majeur aujourd’hui, et l’autre autour du thème du corps et du sport, actualité olympique oblige. Ces deux thématiques rayonneront dans toutes les programmations : adulte, jeunesse, anglophone. Nous proposerons ainsi des discussions, lectures mais aussi des ateliers en écho, comme un cours de yoga gratuit avec Julien Lévy pour apprendre à se reconnecter à son corps, ou encore une balade à vélo sur les rives du lac avec Michaël Perruchoud, grand féru de cyclisme qui fera découvrir les grands coureurs d’une manière insolite. à suivre…


Cinq questions à Brigitte Violier, auteur du Coeur aux étoiles

Benoît Violier

A l’occasion de la sortie de Benoît Violier, du coeur aux étoiles, Damier vous propose un entretien avec son auteure Brigitte Violier qui signe un livre  pudique et plein de délicatesse. Un ouvrage qui rend hommage à la beauté de la vie et à l’amour, malgré les douleurs et les peines.

Damier :  En 2016, alors que tout semblait lui réussir, votre mari chef triplement étoilé du restaurant de l’Hôtel de Ville de Crissier a mis brutalement fin à ses jours, vous laissant vous et votre jeune fils dans un état de choc indescriptible. Malgré la douleur toujours prégnante, vous avez écrit ce livre sur l’incroyable destin de Benoît Violier, son parcours impressionnant (qui le mène d’un apprentissage à Pérignac à Paris aux cuisines des restaurants les plus prestigieux – Jamin chez Robuchon, au Ritz, à la Tour d’Argent….), son ambition de devenir meilleur ouvrier de France avant ses 40 ans et aussi votre rencontre avec lui en 1995. Quelle place l’amour a-t-il occupé dans votre vie, dans vos vies? lire la suite


Quand Gorki tutoyait Gogol

Les éditions des Syrtes à Genève publient une nouvelle version du Bourg d’Okourov de Maxime Gorki, écrit pendant son exil en 1905 à Capri. L’occasion de découvrir la plume sensible et authentique de ce romancier russe pas si éloigné de son fantasque confrère ukrainien Nicolas Gogol. Entretien avec son traducteur Jean-Baptiste Godon[1].Pourquoi avoir choisi de republier ce texte ?
Jean-Baptiste Godon. Bien qu’il soit relativement peu connu en France, Le bourg d’Okourov occupe une place importante dans la production de Gorki. Il est le premier volet d’une trilogie inachevée consacrée à la vie provinciale (parfois qualifiée de « cycle d’Okourov ») et s’inscrit de ce point de vue dans le prolongement des chroniques provinciales que l’on retrouve chez des auteurs tels que Gogol, Leskov, Saltykov-Chtchedrine, Bounine ou Zamiatine. Dans ce récit pittoresque, Gorki s’efforce de décrire la province russe telle qu’elle est réellement, ses attentes, ses travers et ses angoisses à l’époque de la révolution de 1905, période charnière de basculement entre la Russie ancestrale et la nouvelle Russie soviétique. lire la suite


Prix du cinéma suisse : Marthe Keller reçoit le Prix du meilleur second rôle pour son interprétation d’une mère défaillante dans «Petite Sœur»

La Suisse de Marthe Keller, rencontre avec un actrice cosmopolite et sans langue de bois :

«Les Suisses sont complexés à tord….Ici la qualité de vie est exceptionnelle, l’économie, la nature, cela crée aussi de la  jalousie côté français mais attire les étrangers». C’est l’affluence des grands soirs dans les salons du Lausanne Palace. Pas une table de libre, ni au bar, ni dans un petit salon sur le côté. Dans le hall, il reste bien ce canapé et deux fauteuils, drôle d’endroit pour une rencontre avec une star, qui ne devrait guère être propice aux confidences. Qu’importe si l’endroit manque un peu d’intimité pour Marthe Keller : «ce sera parfait », assure-t-elle, l’actrice n’est pas là pour parler d’elle. Depuis le festival de Cannes et la sortie d’Amnesia de Barbet Schroeder, elle enchaîne les entretiens avec les journalistes du monde entier et vient de finir quatre films en une année. Ereintée, elle a frôlé l’été dernier le burnout, elle n’a plus envie de se raconter. Pas ce soir, du moins. Elle est venue ce jeudi à Lausanne pour honorer un prix. Mais elle s’est renseignée, le dernier train pour Martigny part à 22 heures… lire la suite 


La délicate question de la transmission des souvenirs intimes

Dans son premier roman Jeanne, Véronique Timmermans alterne deux histoires étroitement mêlées. Celle de Jeanne bouleversée par son coup de foudre inavouable pour un prêtre. Puis celle de sa fille, Catherine, née de cette union, en quête de vérité. Mais comment réagir face au silence de Jeanne sur son passé? L’auteure soulève la délicate question de la transmission des souvenirs intimes d’une génération à l’autre. Un livre tout en émotion et en profondeur.

Damier : L’écriture de ce premier roman marque-t-elle un tournant dans votre vie?
Véronique Timmermans: Oui, certainement. En apparence, ma vie est presque inchangée, je partage mon temps entre travail salarié, écriture, famille, amis et loisirs, comme tout le monde. Je commence seulement maintenant, quelques mois après la parution de «Jeanne», à pouvoir mettre des mots sur ce qui a changé: au plus profond de moi, la joie intense d’avoir accompli un de mes rêves, celui d’être lue, peut-être le rêve qui compte le plus; la prise de conscience combien l’écriture est une part fondamentale de moi, combien l’écriture m’aide à comprendre le monde qui m’entoure. J’ai l’impression que je suis plus moi qu’avant.
 lire l’interview


Pays de Vaud : qui sont les Pères de la patrie ? 

L’’historien vaudois Olivier Meuwly, directeur scientifique et coauteur du collectif « Histoire vaudoise », se penche sur la période mouvementée du début du XIX siècle, alors que le pays de Vaud est libéré de la tutelle bernoise et traverse de nombreuses réformes. Si Frédéric-César de La Harpe est un personnage important, il peut compter sur un trio de  de grande envergure en terre vaudoise: ceux que l’on appelle les « Pères de la patrie », Jules Muret, Auguste Pidou et Henri Monod.

La réorganisation du Canton de Vaud, libéré de la tutelle bernoise, a-t-elle permis un essor significatif ?
Olivier Meuwly: 
Une fois créé, le canton de Vaud a un triple objectif: prouver sa capacité à se débrouiller seul, sur le plan politique, économique et militaire. Il va déployer tous ses moyens pour l’atteindre… avec succès! Vaud s’attachera à s’afficher comme un partenaire fiable et loyal au sein de la Confédération, là aussi avec succès. Le canton de Vaud sera dès lors l’un des piliers de la Suisse entrain d’advenir.
lire l’interview


Pourquoi la Suisse est le pays le plus heureux du monde?Entretien avec l’historien François Garçon

Damier : Pourquoi avez-vous écrit « La Suisse, pays le plus heureux du monde » 

François Garçon : Pour une double raison. La première, est une blessure d’enfance probablement jamais cicatrisée. Suisse par mon père, mais Français par ma mère, je n’ai cessé d’entendre des remarques désobligeantes sur la Suisse de la part d’un oncle maternel. Enfant, j’étais blessé de subir des moqueries sur l’accent traînant des Suisses romands et autres stupidités du même tonneau mais, en l’absence de mon père, je n’étais pas en âge de me défendre sur le sujet. Plus tard, devenu adulte, j’ai continué à être sidéré par l’imbécilité du personnel politique français sur la Suisse. Souvenez-vous du remue-ménage de Nicolas Sarkozy à Interlaken en mai 2014 : il venait d’être battu aux élections présidentielles et, en visite dans la Confédération, un pays voisin et ami, où 150’000 Français frontaliers viennent tous les jours travailler, il s’offrait le luxe de critiquer le système politique suisse et plus particulièrement sa présidence tournante. Quelle arrogance de la part d’un ancien chef de l’Etat français… Suite de l’interview


Corinne ou l’Italie, le roman de Germaine de Stäel
Histoire d’une femme ou guide de voyage ?

Michel Delon, professeur de littérature française du 18e siècle : Le personnage de Corinne est une allégorie ou un symbole de l’Italie, l’histoire de sa vie de femme et de créatrice sert à s’interroger sur le destin d’un pays qui a été essentiel dans le devenir de l’Occident et qui, au tournant du XVIIIe au XIXe siècle, est morcelé et occupé par plusieurs puissances étrangères.
L’Italie est alors un pays marqué par l’emprise catholique et n’a rien de permissif, mais des coutumes comme celle du sigisbée troublent les voyageurs qui ont des difficultés à interpréter ces couples à trois. Corinne représente l’Italie, mais elle est britannique par son père, elle a fui en Italie et la liberté qu’elle revendique est plutôt une conquête personnelle.

Michel Delon : Le personnage de Corinne est une allégorie ou un symbole de l’Italie, l’histoire de sa vie de femme et de créatrice sert à s’interroger sur le destin d’un pays qui a été essentiel dans le devenir de l’Occident et qui, au tournant du XVIIIe au XIXe siècle, est morcelé et occupé par plusieurs puissances étrangères.lire l’interview


Le roman Adolphe de Benjamin Constant passionne toujours. Interview avec François Rosset

Deux cent ans après sa publication, Adolphe de Benjamin Constant continue de nous passionner. L’œuvre raconte la vraie misère du cœur humain. C’est du moins ainsi que son auteur l’a définie. Après avoir courtisé avec assiduité Ellénore, une belle polonaise mère de deux enfants, Adolphe est pris au piège de sa liaison étouffante y rencontrant encore du plaisir mais n’y trouvant plus de charme. Or que faire contre un sentiment qui s’éteint.

Quelles sont les femmes qui ont inspiré à Benjamin Constant le caractère d’ Ellénore ? 

François Rosset : La première chose à dire à propos d’Adolphe mais aussi de Corinne, c’est que ce sont des romans, des œuvres littéraires, c’est-à-dire des univers de récréation; ce ne sont pas des chroniques mondaines, ni non plus des transpositions autobiographiques simplistes. Germaine de Staël n’est ni plus, ni moins présente dans le filigrane du personnage d’Ellénore que les autres femmes que Benjamin Constant a rencontrées, désirées et aimées ou que certaines figures féminines de fiction qu’il a rencontrées dans ses lectures. Mais c’est une chose que le public, gavé de « peopleries », a beaucoup de peine à comprendre; et c’était déjà le cas à l’époque. C’est pourquoi, si Germaine de Staël s’est offusquée, ce n’est pas tant à la lecture du roman de Constant qu’elle connaissait très bien, mais à cause des ragots qui ont commencé à circuler à la publication d’Adolphe en 1816 et qui l’identifiaient à Ellénore…Lire l’interview