Trois questions à Natalie David-Weill, autrice de La Petite Fille au ruban bleu

Grâce à des archives inédites, la romancière signe une passionnante biographie aussi sensible que documentée sur le destin tragique d’Irène Cahen d’Anvers, grande bourgeoise parisienne immortalisée enfant dans un portrait du peintre Renoir. Entretien avec Natalie David-Weill, que nous avons pu rencontrer pour Damier.ch au dernier Festival du LÀC, à Collonge-Bellerive.

Damier.ch : Depuis sa sortie, votre roman La Petite Fille au ruban bleu a suscité l’enthousiasme des journalistes. Les lecteurs suisses ont eu le bonheur de vous écouter lors du dernier Festival du LÀC de Collonge-Bellerive, au micro d’Esther Rotenberg et de Nathalie Cohen. Vous attendiez-vous, en reconstituant la vie d’Irène Cahen d’Anvers, le modèle peint par Renoir, à un tel succès, tant du côté des professionnels que du grand public ?

Natalie David-Weill : J’avais l’impression, au contraire, que mes recherches sur le portrait d’Irène Cahen d’Anvers n’intéresseraient que les descendants des familles juives assimilées qui faisaient partie de la haute bourgeoisie parisienne et qui ont fini – pour beaucoup – dans les camps de concentration. Or, j’ai reçu des lettres, des témoignages très touchants qui prouvent que cette histoire a ému et frappé un public plus large que celui auquel je pensais au début. Et cela m’enchante évidemment. Il y a les histoires de ces familles, passionnantes, et le phénomène Renoir aussi : ce portrait magnifique et mystérieux, dont la notoriété a fait oublier le modèle.  Il ne restait d’Irène Cahen d’Anvers qu’une réputation de mauvaise épouse et mère indigne. Elle était celle qui avait quitté Moïse de Camondo pour le comte Charles Sampieri, qui s’occupait de ses chevaux. Scandaleux !

C’est ainsi que j’ai voulu en savoir plus, rechercher quelle était la vie de ses contemporaines – de Hélène van Zuylen à Béatrice Ephrussi de Rothschild, en passant par Fanny Reinach et Flora David-Weill – pour reconstituer l’atmosphère de Paris pendant la guerre lorsque l’on fait partie de l’élite juive et catholique – ce qui n’est pas le même destin. Car Irène, alors vieille dame, a été tiraillée entre les deux, puisque ses quatre petits-enfants venaient la voir dans son appartement du XVIème arrondissement, où elle se terrait. Il y avait d’une part, Fanny et Bertrand de Camondo qui finiront tués à Auschwitz et d’autre part, Lorraine et France Dubonnet pour lesquelles la guerre n’existait qu’à peine.

J’en profite pour remercier ici le Festival du LÀC qui m’a permis de parler de mon livre devant un large public, dans un cadre idyllique et rencontrer des lecteurs…

Damier.ch : Comment expliquez-vous la volonté d’Irène de revendre ce tableau sur-le-champ dès qu’elle en retrouve miraculeusement la propriété après la Seconde Guerre mondiale ?

Natalie David-Weill : En effet, après s’être donné tant de mal pour récupérer le portrait de Renoir, qui a été volé par les Allemands puis échangé contre un tondo du XVIIIème par Goering qui considérait l’impressionnisme comme de la peinture dégénérée, Irène va le vendre à Emil Bührle. Et sa réputation en pâtira davantage. Car ce collectionneur s’est enrichi pendant la guerre grâce à la production d’armement de ses usines Oerlikon et a acheté à bas prix des chefs-d’œuvre à des juifs pressés de vendre. Pourquoi a-t-elle vendu son portrait à cet homme discutable ? Etait-elle pressée ? Je ne peux que formuler différentes hypothèses : la plus probable est que sa fille Pussy Sampieri était toujours à court d’argent et l’a incitée à le vendre puisque Renoir était devenu un peintre important. Il me semble pour ma part qu’Irène, comme ses parents qui avaient pourtant commandé ce portrait, n’a jamais aimé Renoir. Peut-être aussi que cette toile lui faisait penser à sa fille, Béatrice de Camondo, chez qui il était mis en valeur dans son salon, et qui a été tuée à Auschwitz avec ses deux enfants, Fanny et Léon Reinach. Irène ne s’en est jamais remise. Il fallait sans doute faire table rase du passé. « La Petite Fille au ruban bleu » ou « La petite Irène » est toujours à Zürich, présentée au Kunsthaus, dans le cadre d’un projet de recherche menée par cette institution.

Damier.ch : Préparez-vous un nouveau roman historique qui se déroulerait dans ces mêmes années 1880-1950, ou, au contraire, allez-vous enquêter sur tout autre chose ?

Natalie David-Weill : Ce travail d’écriture m’a pris trois ans, et j’ai adoré la recherche, les archives, les rencontres qu’exigeait ce sujet, la plongée dans cette époque. Aussi, je n’ai pas démarré d’autre projet encore mais je vous en ferais part dès que j’aurais commencé !

Propos recueillis par Béatrice Peyrani

La Petite Fille au ruban Bleu. Le monde disparu d’Irène Cahen D’Anvers, Natalie David-Weill, Flammarion, 448 pages.