
À travers un partenariat avec le Musée national de Varsovie, la Fondation de l’Hermitage présente une centaine de chefs-d’œuvre créés entre 1840 et 1914, période agitée durant laquelle la Pologne disparaît, engloutie par la Russie, l’Autriche et la Prusse. Cependant, l’âme du peuple polonais va survivre, célébrée par les artistes qui érigent leur art en un hymne à la résistance.
Parcourir l’exposition « La Pologne rêvée » revient à traverser l’histoire tourmentée du pays. Il faut remonter au 16esiècle lorsqu’un premier basculement réunit le royaume de Pologne au grand-duché de Lituanie et disparaît de la carte. La République des Deux Nations ainsi créée englobe également une partie des territoires actuels de l’Ukraine et de la Biélorussie, et forme l’un des États les plus vastes de l’Europe. Cette mosaïque regroupe de ce fait plusieurs cultures, langues et religions. Mais en 1795, les défaites militaires et les nombreux conflits internes mènent à son démantèlement. À l’issue de trois partages successifs, les pays voisins qui sont alors la Prusse, la Russie et l’Autriche s’approprient les terres de l’immense empire. Un drame déchirant aux répercussions humaines incommensurables qui témoigne de la fragilité des frontières des pays européens.
La voix engagée des artistes
Sous leur impulsion, l’âme polonaise connaît toutefois une véritable résurrection. Ils s’engagent à garder vivant l’identité culturelle et la mémoire collective d’une Pologne qui en tant qu’État indépendant n’existe plus. Il en va de la sauvegarde de la langue, des singularités et des traditions ancestrales d’un peuple dépossédé de ses terres. Dans un langage à la fois idiomatique et poétique, leurs créations sont nostalgiques. Les paysages, telle une évidence, abondent déployant une vision paisible et harmonieuse : vues réalistes sur les Tatras (chaine de montagne entre la Pologne et la Slovaquie), prairies parsemées de soucis des marais en fleurs, scènes en plein air qui respirent le bonheur de vivre, frémissement des eaux d’un lac… ravivent les passions. Parmi les représentants majeurs du symbolisme polonais figurent l’impressionniste Józef Pankiewicz, Stanislaw Galek, Stefan Filipkiewicz et tant d’autres. Ils sont profondément enracinés « dans la conscience et la sensibilité de la noblesse et de l’intelligentsia polonaises » comme l’a affirmé l’écrivain et poète Stanisław Przybyszewski.

Julian Falat, paysage d’hiver avec rivière et oiseau, 1913
Zofia Stryjeńska, l’artiste exilée à Genève
Très populaire durant l’entre-deux guerres, Zofia Stryjeńska, née Lubańska, est surnommée « la princesse de la peinture polonaise ». Graphiste, illustratrice, scénographe et peintre, elle est aussi une représentante de l’Art déco polonais. Ses œuvres, réalisées principalement à la gouache ou l’aquarelle, s’inspirent de la mythologie et du folklore slaves. Avec son premier mari, l’architecte et sculpteur Karol Stryjeński, et leurs trois enfants, ils vivent quelque temps à Genève tout en fréquentant les artistes polonais. Une période de bonheur et de créativité intense pour Zofia. À une époque où il est difficile pour une femme peintre de s’imposer, elle se présente à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris et remporte le Grand Prix pour un ensemble de six tableaux, L’année polonaise, illustrant la vie rurale et les changements saisonniers.

Rencontre avec le fils, du cycle de Pâques, Zofia Stryjeńska, 1917

Rencontre avec Marie, du cycle de Pâques, Zofia Stryjeńska, 1918
Après la rupture de son premier mariage, elle vit à Varsovie et épouse l’acteur Artur Klemens Socha avant de découvrir qu’il souffre de syphilis. Sous le coup de cette immense déception et d’un nouveau divorce, sa carrière connaît comme un essoufflement. Mais l’écho de ses œuvres exposées aux Biennales de Venise en 1920, 1930 et 1932, où elle se voit décerner la médaille d’or lors de la XVIIIe édition du prestigieux événement, suscite un regain d’engouement.
Au moment de la ré-invasion de la Pologne en juillet 1944 par l’armée soviétique, Zofia Stryjeńska choisit l’exil. De plus en plus malade (atteinte de syphilis) et solitaire, elle rejoint sa fille et ses fils à Genève. Une vie retirée, vécue très modestement. Un dernier refuge pour l’artiste qui rêvait de grandeur et de liberté pour sa patrie. À Lausanne, près d’un demi-siècle après sa mort, l’exposition de la Fondation de l’Hermitage met en lumière sa « Pologne rêvée », et celle de nombreux artistes polonais.
Ann Bandle
Photo principale : Houtsoules dans les Carpates, Wladyslaw Jarocki, 1910
Fondation de l’Hermitage
Route du Signal 2 – 1018 Lausanne
Jusqu’au 9 novembre 2025
du mardi au dimanche
