Raïssa Kessel, l’extraordinaire étudiante en médecine de Genève

Un récit légendaire, publié presque trois quart de siècle après sa genèse. En 1938, l’auteur à succès de Mermoz, Joseph Kessel demande à sa mère, sa « Mamoussia » d’écrire ses mémoires de jeunesse. Raïssa s’y exécute, « par amour pour son fils ». Elle livre un texte brut sans pathos, sincère et précieux de 294 feuillets. Il y a quelques mois, Étienne de Montety a pu retrouver le fameux manuscrit et œuvré à sa publication aux éditions Arthaud pour notre plus grand bonheur.

 1892, une jeune fille juive quitte la Russie pour faire des études de médecine et de pharmacie à Genève. Elle a dix-neuf ans. Elle a passé son enfance et son adolescence à Orenbourg, dans une famille aimante et protectrice. Son père  est un brillant commerçant mais doit rebondir après la spoliation de ses biens par un prête nom, alors que la loi imposait à un juif  de placer un non juif à la tête de ses affaires. De quoi pour sa fille forger un caractère ! Comme son père, l’exilée sera une battante, une résiliente.

Elle s’appelle Raïssa. Elle découvre dans les quartiers de Plainpalais et de Carouge, une communauté russe socialisante en exil, qui bientôt fomentera la révolution bolchévique. « Les discussions, les conversations, les beuveries de thé, les soirées prenaient beaucoup de temps et beaucoup d’étudiants demeuraient des années à Genève, sans avoir le loisir d’apprendre la langue française. Au début, ces réunions m’intéressaient. Mais ensuite je n’y fréquentais que rarement. J’étais attirée davantage par la ville et par les mœurs du pays ».

La réfugiée a les pieds sur terre et le sens des responsabilités !  Malgré le climat de Genève trop humide pour elle, malgré « le surmenage, la nostalgie et surtout une nourriture insuffisante », elle s’attelle huit à neuf heures par jours sur ses livres et réussit ses examens à l’université de médecine. Mais quand elle apprend qu’un diplôme suisse ne lui permettrait pas d’exercer en Palestine, elle fait ses bagages pour Montpellier.

Elle y arrive en plein hiver, en janvier sous « le soleil éclatant, le ciel sans nuages ».

Le charme de la petite cité méridionale, la végétation méditerranéenne l’éblouissent. Elle reprend rapidement ses cours. Mais il arrive qu’un destin bascule. Raïssa rencontre un étudiant en médecine Samuel Kessel qui souffre d’hémoptysie ( rejet de sang provenant des voies respiratoires ). Elle l’épouse et le couple met le cap sur l’Argentine. Fidèle à sa parole, Samuel qui a pu financer ses études grâce à une bourse de la fondation du baron Maurice de  Hirsch devient le médecin de la colonie agricole Mauricio, qu’a créée ce même philanthrope, via la Jewish Colonisation Association pour faciliter l’installation de juifs en Amérique Latine. L’Europe centrale connaît une vague importante de pogroms antisémites et nombreux sont les  candidats au départ dans l’espoir de trouver une terre d’asile.   Ainsi Joseph, le premier enfant de Raïssa et de Samuel, le futur grand écrivain et académicien voit le jour en 1898 dans ces contrées bien éloignés de ses aïeux, à Villa Clara, en pleine pampa.  Mais il n’a que quelques mois, quand ses parents reprennent le bateau pour rentrer en Europe. Gravement malade en mer, le bébé ne survit que grâce à la ténacité, l’amour et l’ingéniosité de Raïssa.

Ce sera entre ces deux-là, le début d’une relation aussi forte, qu’explosive.

En 1938, Joseph Kessel a quarante ans. Il est un écrivain célèbre, auréolé de nombreux succès, dont Les Captifs (1926), qui a reçu le Grand Prix du Roman de l’Académie Française. Il demande à sa mère, Raïssa de raconter ses mémoires sur le papier. Elle va donc écrire et commencer par ses mots : mon fils me demande d’écrire mes souvenirs. Je le fais par amour pour lui.  « Il voulait s’en servir pour composer lui aussi un Livre de ma mère. Ou sa Promesse de l’Aube, il admirait tant ce que ses amis Cohen et Gary avaient fait de la relation singulière avec leur mère » raconte Étienne de Montety, directeur du Figaro Littéraire, qui a retrouvé le manuscrit grâce à une des nièces de Joseph Kessel, qui en conservait une copie. Il s’attelle à sa relecture, préface le texte et œuvre à la publication de ces « mémoires retrouvées », aux éditions Arthaud.

Le livre s’intitule Pour mon fils. On apprend beaucoup dans cet inédit sur la condition de vie des communautés juives dans la Russie Tzariste, la vie tumultueuse et courageuse d’une femme hors normes et mère d’un des plus grands écrivains du XXème siècle.  Bon sang ne saurait mentir.

Béatrice Peyrani