
Raoul Dufy, 30 ans ou la Vie en rose, 1931. Huile sur toile, 98×128 cm, musée d’Art Moderne de Paris. Photo@BP.
« Place aux jeunes ! ». Au tournant du XXᵉ siècle, alors que le monde de l’art reste dominé par les académismes et les certitudes, Berthe Weill fait un pari fou : défendre l’inconnu, l’audace et la modernité naissante. Visionnaire, elle sera la première galeriste à exposer, dès 1901, un jeune peintre espagnol encore sans le sou : Pablo Picasso. Elle révélera aussi Matisse, Modigliani ou Van Dongen, anticipant de plusieurs années l’émergence de l’art moderne. Jusqu’au 26 janvier 2026, le musée de l’Orangerie à Paris rend hommage à cette femme au flair exceptionnel, longtemps reléguée aux marges de l’histoire de l’art.
Rien ne prédestinait Berthe Weill à devenir l’une des figures clés de l’avant-garde parisienne. Née le 20 novembre 1865 dans une famille modeste d’origine juive, elle grandit entre un père chiffonnier et une mère couturière. Cinquième d’une fratrie de sept enfants, elle doit très tôt travailler, malgré une santé fragile. À quinze ans, elle entre en apprentissage chez Salvator Mayer, un cousin éloigné, marchand de tableaux et d’estampes installé rue Lafitte, au cœur du marché de l’art parisien, à deux pas de l’Hôtel Drouot. Là, Berthe apprend le métier, affine son regard et développe une intuition rare. À la mort de son mentor, en 1896, elle a trente et un ans — et un choix à faire. Au lieu de chercher une situation stable, elle ose l’impensable pour une femme sans fortune ni réseau : s’installer à son compte. En 1900, elle ouvre une petite boutique d’antiquités et d’objets d’art au 25 rue Victor-Massé, dans le quartier populaire de Pigalle.

Georges Kars, Dans le salon de peinture, 1933, Huile sur contreplaqué, 56×46 cm. Collection particulière. L’artiste nous fait découvrir une Berthe Weill, aussi sobre qu’indépendante et déterminée. Photo@BP.
C’est là qu’elle rencontre le marchand d’art Pedro Mañach, fils d’un industriel catalan qui lui présente un de ses compatriotes peintres : un certain Pablo Picasso. Il a dix-neuf ans, parle à peine français et vit dans une extrême précarité. Berthe est conquise. Elle est la première à lui acheter une suite de courses de taureaux : « 100 francs les trois tableaux » qu’elle revend 150 francs à l’éditeur Adolphe Brisson. La jeune femme visite l’atelier de Pablo. Elle repère immédiatement son Moulin de la Galette et convainc Arthur Huc, directeur du journal La Dépêche, d’acheter la toile pour 250 francs, une somme relativement importante pour un peintre encore peu lancé. L’œuvre est depuis devenue iconique. Elle appartient aujourd’hui aux collections du Solomon R. Guggenheim Museum de New York.
Encouragée et épaulée par Mañach, Berthe Weill transforme sa boutique en véritable galerie. Sa ligne est claire, presque provocante : montrer l’art qui dérange, l’art qui s’invente. « Place aux jeunes ! » devient sa devise, mais aussi un risque permanent.
La galerie B. Weill ouvre officiellement le 1ᵉʳ décembre 1901 avec les œuvres des sculpteurs Meta Vaux Warrick et Aristide Maillol. Dès 1902, elle expose Henri Matisse, Albert Marquet, Jules Flandrin et Jacqueline Marval. En avril, Picasso présente pour la première fois plusieurs toiles de sa période bleue, dont La Chambre bleue.

Femme au ruban de velours, vers 1915. Huile sur papier collé sur carton.Paris, musée de l’Orangerie, collection Jean Walter et Paul Guillaume. Photo @BP.
L’exposition est un échec commercial. Aucun acheteur. Picasso se tournera vers d’autres marchands, mais le lien avec Berthe Weill ne se rompra jamais. La cruelle mésaventure se reproduit avec Amadeo Modigliani. La galeriste est aussi la première à lui dédier une exposition le 3 décembre 1917 dans ses nouveaux locaux du 50 rue Taitbout du IXe arrondissement parisien. Malheureusement, elle ne parvient à vendre aucune des 34 toiles présentées et l’accrochage des nus du peintre fait scandale. Deux dessins seulement trouvent preneurs. Déçue, Berthe n’en a pas dit son dernier mot. Pour soutenir l’artiste, elle achète cinq tableaux à Modigliani, dont elle ne doute pas que la cote explosera bientôt.
La joie de vivre
Les années 20 portent chance à Berthe. Elle peut déménager une nouvelle fois, pour s’installer au 46 de la rue Lafitte, dans un très grand espace avec étage. L’adresse est prestigieuse, le rythme des expositions s’accélère, la place aux femmes artistes s’intensifie. Une nouvelle génération de collectionneurs se presse rue Lafitte pour découvrir l’exposition thématique qu’organise Berthe depuis 1925. En 1931, le sujet retenu est la joie de vivre : Raoul Dufy y présente une magnifique huile sur toile Trente ans ou la Vie en rose, hommage de sa sincère reconnaissance à l’entreprenante marchande qui a participé à son succès.
Mais coup de semonce en 1933. Fragilisée par la mauvaise conjoncture, Mademoiselle Weill trouve en Suisse un réel soutien, auprès de la galerie Bollag de Zurich, à qui elle confie le soin de vendre sa collection personnelle. Une fois encore, Berthe a eu le nez creux. Elle a publié quelques mois plutôt ses mémoires au titre provocateur, mais éloquent : Pan dans l’œil ou Trente ans dans les coulisses de la peinture contemporaine aux éditions Jacques Lipschütz. Ce n’est pas la collection d’une amatrice que propose Bollag mais bien celle d’une professionnelle à l’œil aguerri.
Loin de se résigner devant les difficultés et les périls, l’intrépide marchande relance en 1934 un nouveau lieu artistique, rive gauche, au 27, rue Saint-Dominique dans le 7e arrondissement. Elle va y réserver une place de choix aux cubistes et artistes figuratifs de l’École de Paris.
Le dernier cadeau des artistes et confrères
Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, Berthe tente de mettre une amie à la tête de ses affaires pour contourner la loi d’aryanisation qui interdit aux marchands d’art juifsqui d’exercer. Parade inutile, la galerie ferme en avril 1941. Mademoiselle Weill s’est gravement fracturé le col du fémur. Elle a dû être hospitalisée pendant plusieurs semaines et se cacher pendant tout le conflit, peut-être dans l’atelier d’Émilie Charmy, situé rue de Bourgogne.

La chambre bleue, de Suzanne Valadon, 1923, Huile sur toile, Paris, centre Georges Pompidou, musée national d’Art Moderne/ Centre de création industrielle, déposé au musée des Beaux-Arts de Limoges. Photo @BP
Quand, enfin, la France est libérée de l’occupant, Berthe se retrouve dans la plus grande pauvreté. Le 12 décembre 1946, une vente aux enchères qui regroupe plus de quatre-vingts œuvres offertes par ses amis artistes ou galeristes est organisée sous les auspices de la société des amateurs d’art et des collectionneurs pour mettre fin aux difficultés financières de la vieille dame. Un jeune commissaire-priseur tient le marteau : Maurice Rheims.
Berthe Weill meurt le 17 avril 1951, rue Saint-Dominique, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. En quarante ans de carrière, elle aura présenté dans ses quatre adresses successives plus de trois cents artistes.
Béatrice Peyrani
Pour en savoir plus : Berthe Weill, Galeriste de l’avant-garde parisienne, aux éditions Flammarion.
