
@mechthildackermann
Dans son atelier de Lonay, baigné par les accords de l’Hommage à Rameau de Debussy, Mechthild Ackermann peint – ou plutôt écrit. Ses gestes sont précis et fluides, les mots s’alignent, empreints de sens et de signification, nous révélant tantôt ses réflexions profondes, tantôt des pensées puisées dans ses lectures. La nature est toujours présente: « Je crois profondément à l’importance du processus créatif, en prenant la nature comme source d’inspiration. »

Timelessness @mechthildackermann
Comme par magie, le texte se métamorphose en forêt, en bouquet de pissenlits, ou révèle la grâce insoupçonnée d’un artichaut…, chaque élément raconte une réflexion philosophique, une exploration où la multiplicité des langues s’entrelace jusqu’à se fondre dans un univers intemporel, abolissant les frontières. Les œuvres de Mechthild Ackermann voyagent ainsi dans le monde, accompagnent des concerts tels que ceux de la Pinacothèque moderne à Munich ou de la Biennale Bergson Kunstkraftwerk. Elles sont aussi régulièrement présentées dans des galeries et des expositions d’art. Rencontre avec une artiste d’une grande profondeur, portée par un talent immense.
Damier : À quel moment est née votre passion pour l’écriture ?
Mechthild Ackermann : Mon chemin vers l’écriture a commencé très tôt, dès l’enfance. Avant même de connaître l’alphabet, j’écrivais des pages et des pages illisibles, juste pour la beauté du mouvement. J’aimais le geste, le graphisme, la transmission par les mots, cela m’a toujours énormément fascinée. Plus tard, j’ai étudié l’histoire de l’art et les sciences du théâtre à Munich, avant de suivre une formation de costumière et de travailler à l’Opéra national de Munich ainsi que pour d’autres opéras et festivals. Le façonnage de textiles s’est naturellement transposé dans la création de tableaux, sous les formes et les matières les plus variées, où les couleurs s’harmonisent dans une même expression artistique. L’écriture est venue par la suite…


Balance / Equilibre @mechthildackermann (Cercles de soie plissée)
Damier : Qu’est-ce qui a suscité cette transition vers l’écriture dans vos œuvres ?
Mechthild Ackermann : Le confinement de 2020 et les souffrances de l’isolement ont déclenché le besoin de dialoguer, de s’ouvrir aux autres à travers l’art, de raconter. Je me suis promenée dans la nature, à l’écoute des émotions ressenties par ceux qui croisaient mon chemin, des vies séparées par la force de l’évènement, des jeunes isolés dans leur parcours d’études, des couples divisés… J’ai reconstitué leur histoire à l’intérieur d’unités aux volumes arrondis, qui traduisent à la fois la proximité et l’isolement. Chaque cercle raconte un vécu, une tristesse, une séparation, un chagrin… ici ou ailleurs dans le monde. Par l’ampleur universelle de la pandémie, la langue choisie est l’anglais, une manière aussi de me distancer avec la réalité trop pénétrante, me protéger.

«Desires» Les pissenlits @mechthildackermann

Unities @mechthildackermann
Après le confinement, j’ai pris conscience de tout ce qui nous a profondément manqué, mais aussi de ce qui est véritablement essentiel. La vie communautaire, le lien avec les autres et le partage ont pris une importance nouvelle à mes yeux. De cette expérience naît le souhait d’une humanité plus à l’écoute, plus solidaire, plus courageuse. On confie nos voeux au pissenlit, on souffle sur l’aigrette, les graines voltigent avant de tomber au sol pour repousser dans un cycle éternel, elles dessinent notre avenir.

Out of Time @mechthildackermann
Damier : L’adage du peintre britannique Lucian Freud que vous citez : « Plus on contemple un objet, plus il s’abstrait et, paradoxalement, plus il acquiert une réalité tangible » semble résonner tout particulièrement avec vos forêts calligraphiques. C’est dans la proximité que chaque arbre révèle sa singularité, son histoire. Cette fusion entre la forme et les mots est-elle au cœur de votre processus artistique ?
Mechthild Ackermann : Je ressens profondément le mouvement des arbres, leur langage gestuel, écrire les arbres dans leur posture. Les textes naissent de mes pensées ou sont puisés dans mes lectures : poèmes surréalistes, japonais, réflexions philosophiques ou documentaires. J’accorde aussi une importance particulière à la qualité du papier. Les feuilles que j’utilise proviennent de la campagne de Dolakha au nord de Katmandou. Elles sont fabriquées artisanalement en bois d’arbustes.
Damier : Vos créations investissent parfois les salles de concert, où elles se conjuguent à la musique, comme ce fût le cas à la Pinacothèque moderne de Munich. Comment êtes-vous parvenue à concilier musique et arts-visuels ?
Mechthild Ackermann : Influencées par mon travail à l’opéra, mes œuvres s’inscrivent dans une perception tridimensionnelle, où le mouvement et la musique sont intégrés.
Le projet intitulé « Japan and Beyond » est une collaboration interculturelle avec le Japon, qui réunissait plusieurs quatuors tant japonais qu’européens. Une rencontre entre culture asiatique et européenne. En résonance avec les artistes et les œuvres musicales interprétées, j’ai transposé sur un long ruban en organza les phrases de chacun en gestes calligraphiques rythmés par la musique. La soie capte les frémissements de l’air dans un mouvement aérien et ininterrompu qui engendre un univers immersif unifié.
À d’autres occasions, j’exploite la transparence et la légèreté de la soie en superposant deux couches. Je commence ma phrase sur le premier pan de tissu pour la poursuivre plus intensément sur le second dans un aller-retour répétitif, instaurant un dialogue multilingue sur l’immortalité où l’espace se fait temps.

« Landscape of Ma » @mechtildackermann (extrait agrandi)
Damier : Votre sensibilité à la beauté de la nature et des jardins transparaît dans la plupart de vos créations. Qu’est-ce qui vous a tant fascinée dans l’observation d’un artichaut au point d’y consacrer plusieurs triptyques ?
Mechthild Ackermann : Pendant tout un été, j’ai observé minutieusement l’artichaut de mon jardin, multipliant les esquisses pour retracer précisément son évolution. L’histoire de cette plante qui remonte à la mythologie grecque, au mythe de la nymphe Cynara (Cynara scolymus) dont il porte le nom, m’a fascinée. Je la raconte en latin qui est aussi la langue botanique. Ce n’est pas tant la fleur qui a retenu mon admiration, mais la force que dégagent ses feuilles, leurs mouvements gracieux semblables à une danseuse. Pour en reproduire le relief, j’ai effectué des incisures dans le papier. À chaque étape, j’ai décrit le cheminement de l’abstraction de l’artichaut au fil de ses différentes phases. La fleur se flétrit, le capitule tombe, les feuilles poursuivent leur danse contemporaine jusqu’à l’épuisement. À la fin, il ne reste que les branches. Le cycle de vie s’inscrit dans un éternel recommencement.



Cynara @mechthildackermann
Propos recueillis par Ann Bandle
En savoir plus : https://www.mechthildackermann.com
































