
Il fut un des écrivains les plus adulés des Années folles. Diplomate en poste à Londres, Paul Morand décide de rentrer en France en 1940. Le début d’une série de mauvais choix ! Il collabore avec Pierre Laval à Vichy, accepte diverses missions pour la France pétainiste et termine la guerre comme ambassadeur à Berne. Révoqué à la Libération, craignant d’être traduit en justice, il reste en Suisse avec son épouse. Le couple s’installe à Vevey, sur les hauteurs du Léman. Un diable de purgatoire pour ces parisiens mondains et cosmopolites. L’exil va profondément transformer ce couple, « autrefois toujours en mouvement et vivant dans un luxe insolent », explique David Bonneau, auteur de Paul et Hélène Morand, un couple sulfureux, aux éditions Plon. Entretien pour les lecteurs de www.damier.ch avec l’auteur de ce livre, applaudi par la presse française : «Remarquable » L’Express, « Passionnant » Le Point, RTL, Transfuge, « Envoûtant » Sud Radio et qui « se dévore comme un roman fitzgéraldien » Les Échos.
Damier.ch: Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire cet ouvrage sur le couple Paul et Hélène Morand ?
David Bonneau : Quand on s’intéresse à l’écrivain Paul Morand, il y a toujours, derrière lui, la figure omniprésente d’Hélène, sa femme. Tous ceux qui ont connu le couple, tous les biographes de Paul ont souligné son importance, certains estimant même qu’elle était plus intéressante que lui. Et pourtant, jusqu’ici, personne ne s’était penché spécifiquement sur sa personnalité. A son sujet, les mêmes anecdotes étaient sans cesse reprises sans qu’on s’assure réellement de leur authenticité. C’est cet oubli que j’ai voulu réparer avec ce livre, en m’appuyant sur les dizaines de milliers de pages d’archives du couple (correspondance et journal intime). Hélène est une femme qui a fasciné ses contemporains et pas des moindres. Princesse fortunée, divorcée, elle fut la muse de Marcel Proust, a ébloui le duc de Windsor, a troublé Ernst Jünger. Elle parlait sept langues. Plus qu’une simple biographie, j’ai souhaité écrire une sorte de « duographie » tant, davantage encore qu’aucun autre couple, Paul et Hélène ne peuvent se comprendre l’un sans l’autre.
Contrairement à d’autres biographes, votre livre n’impute pas systématiquement à Hélène les « mauvais choix » de Paul Morand, notamment au début de la guerre de 1939 et durant la période de la Collaboration. Toutefois, au fil de votre enquête et à la lecture des lettres d’Hélène auxquelles vous avez eu accès, avez-vous acquis la conviction que Paul Morand a choisi la Collaboration par facilité et commodité, sans véritable état d’âme ?
David Bonneau : Les textes de l’écrivain et les archives sur lesquels se fonde mon livre montrent que l’antisémitisme était déjà présent chez Paul Morand avant qu’il ne rencontre Hélène. Il montre aussi que des motivations personnelles l’ont conduit au choix de quitter Londres pour la France en 1940 puis d’occuper des postes officiels à Vichy quelques mois plus tard. Cette trajectoire est le fruit d’une évolution chez un homme qui, pendant les Années folles, avait fait du cosmopolitisme sa marque de fabrique et le socle de son succès littéraire. Y entrent tout à la fois la peur de la contagion bolchévique (qui continuera à le hanter lorsqu’il résidera en Suisse après-guerre), de nouvelles relations amoureuses et des revers de fortunes, aussi bien littéraires que financières, qui, à partir du milieu des années 1930, l’entraînent sur une pente de plus en plus réactionnaire.

Leur exil en Suisse les a-t-il transformés ?
David Bonneau : Indéniablement. Pour un couple toujours en mouvement et vivant dans un luxe insolent, l’après-guerre est rude. Les voici en quelque sorte assignés à résidence et privés de leur fortune, même s’il y a, à l’évidence, chez Paul une forme d’exagération et de romantisme du dénuement lorsqu’il nous explique ne plus se nourrir que de châtaignes glanées dans les bois ou que, faute de chauffage, l’eau gèle sur sa table de nuit… Ce qu’il y a de remarquable, c’est que cet exil salvateur – sans l’asile suisse, le couple aurait été en péril lors de l’épuration – mais imposé va, au fil du temps, devenir une retraite choisie. A partir des années 1950, et malgré les lois d’amnistie pour les collaborateurs en France, le couple décide de résider une grande partie de l’année à Vevey où ils louent le château de l’Aile. Dès l’après-guerre, Paul Morand a trouvé en Suisse les inépuisables ressources de la bibliothèque de Lausanne, des eaux tumultueuses de l’Aar et apaisées du Léman (où il aime piquer une tête dès la fonte des neiges) et des montagnes qu’il aime gravir au volant de ses bolides, à cheval ou à pied et dévaler en ski. La Suisse satisfait son goût de la beauté, de la retraite intellectuelle et du sport au moment où il entame le dernier tiers de sa vie. Hélène de son côté goûte ce carrefour des mondanités internationales qui lui permet de côtoyer têtes couronnées et artistes, comme leur voisin Charlie Chaplin.
Paul Morand ne fut pas un mari fidèle du vivant d’Hélène, il eut sans doute au moins deux enfants naturels, mais il fut à vous lire un veuf merveilleux et sincère ?
David Bonneau : Il y a effectivement quelque chose de très émouvant dans la façon dont Paul entoure Hélène à la fin de sa vie lorsqu’elle devient infirme et perd peu à peu la vue. Il la couve de soins attentionnés allant jusqu’à lui trouver une lectrice, la toute jeune comédienne Nathalie Baye, qui vient prêter sa voix pour suppléer les yeux malades de la princesse et lui permettre de continuer à dévorer les livres, cette occupation qu’elle préférait entre toutes. Le plus précieux pour Hélène, c’est sa présence, lui qui était toujours parti. Paul, qui était de neuf ans le cadet de sa femme, mesure alors pleinement tout ce qu’elle a était pour lui qui n’a pas toujours été à la hauteur. Comme le disait leur ami l’écrivain Marcel Schneider, Hélène bénéficiait d’une sorte « d’extraterritorialité spirituelle et sentimentale ». Ou, dit autrement, Paul a eu de nombreuses maîtresses mais n’a eu qu’un seul maître : Hélène !

Que faut-il garder de Paul et Hélène Morand en 2026 ?
David Bonneau : Sans méconnaître leurs graves errements politiques et idéologiques, et un antisémitisme abject, c’est un couple hors du commun, par l’intensité de leur passion physique (au début) et intellectuelle (jusqu’à la fin), leur mode de vie et une trajectoire qui épouse le XXe siècle et ses soubresauts. C’est une existence extra-ordinaire, au sens propre du terme, vu d’aujourd’hui mais déjà à leur époque. Si Paul a eu de nombreuses maîtresses, il y a en revanche une vraie fusion intellectuelle avec Hélène, davantage sans doute que dans aucun autre grand couple littéraire. Et c’est à dessein que j’ai intitulé « à quatre mains » l’un des chapitres du livre, tant, d’une certaine manière, ils ont construit ensemble l’œuvre de Paul, ce qui est sans doute l’un des apports les plus nouveaux de ce livre. Aujourd’hui, on oublie trop souvent combien Paul Morand a été le premier écrivain de la modernité en langue française et l’immense succès international qu’il a rencontré pendant l’entre-deux-guerres. Proust clôt le XIXe siècle ; lui ouvre le XXe. Il introduit la vitesse, les mœurs effarantes des Années folles, le culte du sport et du corps, fait découvrir à ses contemporains un globe soudainement rétréci. Il ne se contente pas de décrire le monde nouveau, il invente une écriture nouvelle ; Morand est le premier qui ait « jazzé » la langue dira L.F. Céline, ce qui le conduira à considérer Morand comme un maître, lui qui était pourtant avare de ses compliments. Son influence sur la jeune garde littéraire s’étend jusqu’en Chine et au Japon. Sans craindre l’anachronisme, on peut dire que Morand est le précurseur du voyage-Instagram avec ce qu’Hélène appelait sa « formule de voyage rapide : voir les choses absolument essentielles dans beaucoup de pays et non visiter à fond peu de pays ». C’est aussi d’une certaine manière un précurseur de Twitter/X avec son sens incroyable de la formule, comme son célèbre je voudrais qu’à ma mort on fasse de ma peau une valise.

Quel est votre verbatim préféré de Paul Morand ?
David Bonneau : Comme je viens de citer Paul, permettez que cette fois je cite Hélène. « Il faut tenir pour rien un livre qui ne vous force pas à commencer une nouvelle vie » a-t-elle écrit dans un de ses innombrables carnets. Je ne crois pas qu’il y ait de plus belle définition de ce qu’est – ou de ce que doit être – la littérature ; cette littérature qui a été le ciment de leur amour et le cœur battant de leur vie.
Propos recueillis par Béatrice Peyrani
Photos aimablement communiquées par l’auteur: Hélène Morand, en Princesse Soutzo et le couple chez eux à Vevey où ils résident.

À Lire : Paul et Hélène Morand, un couple sulfureux, aux éditions Plon .





















