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Sur les traces des pionnières de Lausanne


Philanthropes, pédagogues, lettrées, scientifiques… des femmes à l’esprit d’entreprise. Elles sont nombreuses et souvent méconnues. L’ouvrage « 100 femmes qui ont fait Lausanne » retrace leur parcours hors du commun et leur rend un vibrant hommage.

Évoquer leur trajectoire soulève inévitablement le contexte sociétal discriminatoire de l’époque. Rappelons qu’aux XVIIIe et XIXe siècles, les femmes ne bénéficiaient pas des mêmes droits que les hommes, ni des mêmes conditions à l’éducation, à la citoyenneté et encore moins à des charges politiques. Malgré ces inégalités, nombre d’entre elles se sont distinguées grâce à leur intelligence, leur courage, et leur perspicacité. Elles ont cédé à leurs passions et fait preuve de talent. Leur action et leur réussite en sont d’autant plus méritoires.
S’appuyant sur des recherches historiques, l’ouvrage collectif « 100 femmes qui ont fait Lausanne » nous révèle les pionnières des combats féministes qui ont marqué la ville de Lausanne.

Les salonnières lausannoises : un rayonnement au-delà de la ville

Parmi les érudites du siècle des Lumières, citons Étiennette Clavel de Brenles, que Voltaire surnomme affectueusement « Madame la philosophe ». La reine de la scène culturelle lausannoise, femme d’esprit et savante, reçoit dans son salon à la rue de la Mercerie aussi bien les aristocrates que les théologiens. Fille de pasteur, à l’instar de son amie Suzanne Necker, elle entretient une correspondance abondante avec plusieurs personnalités européennes. Ses manuscrits, retrouvés ultérieurement, ont permis de l’identifier en tant qu’auteure de plusieurs écrits anonymes qu’en raison des mœurs, elle jugea préférable de ne pas signer.

Autre salonnière et diariste lausannoise, Catherine Charrière de Sévery. Née au château de L’Isle, elle épouse Salomon de Sévery et mène à Lausanne une vie très engagée et épuisante au sein de la bonne société. « Tenir son rang pour la noblesse implique une mise en scène de l’oisiveté … », une contrainte proche de la tyrannie, note-t-elle dans son journal. On croise dans son salon l’amoureux de Germaine de Staël, Benjamin Constant, la portraitiste Louise de Corcelles, l’historien anglais Edward Gibbon, ou encore Auguste Tissot, médecin aux pratiques innovantes qui attire autant de personnalités à Lausanne que la présence de Voltaire.

En 1786, Isabelle de Montolieu Polier de Crousaz, dont les parents sont des amis de Voltaire et de Rousseau, se hasarde dans l’écriture d’une intrigue sentimentale, Caroline de Lichtfield, avec succès. Ce best-seller, réédité une vingtaine fois et traduit en plusieurs langues, propulse sa notoriété. Quant à Germaine de Staël – fille de Suzanne Necker – elle excelle, elle aussi, dans ce genre littéraire en publiant quelques années plus tard Corinne ou l’Italie et Delphine. Son art de la conversation – qu’elle maîtrise avec brio – et ses pensées libérales ont fait du château de Coppet l’un des lieux les plus courus par l’élite intellectuelle de l’Europe.

Lausanne, capitale de la danse et de la musique

Plus tard, au tournant du siècle, l’horizon s’élargit et les initiatives féminines se multiplient. Les femmes sont à la source de l’éclosion artistique et musicale. Inventives et entreprenantes, elles se mettent en scène. Édith Burger et le chansonnier vaudois Jean Villard-Gilles ouvrent un cabaret « Coup de Soleil » dans le sous-sol de l’Hôtel de la Paix, Mathilde de Ribeaupierre fonde l’Institut Ribeaupierre et révolutionne l’enseignement du piano.
Avec l’arrivée de Mara Dousse, fuyant la Russie révolutionnaire, le ballet du Théâtre municipal prend un nouvel envol. Elle sera suivie par la danseuse étoile Élvire Braunschweig-Kremis, fille d’émigrés russes. Grâce à l’aide de son mari Philippe Braunschweig qui obtient le soutien de la prestigieuse Royal Ballet School, la star cofonde le Prix de Lausanne. C’est encore à elle que l’on doit l’installation de la troupe Béjart à Lausanne.

Des femmes de talent, trop souvent méconnues

Au fil du temps, de nouvelles perspectives professionnelles se dessinent. Les Lausannoises saisissent les opportunités et contribuent à l’essor de la société. Généreuse, la donation de Jenny Enning Cavin permet la construction de l’École de Cour, l’École de Villamont et l’École supérieure de jeunes filles. D’autres mettent à profit leur talent pédagogique au travers d’un engagement fort dans l’éducation. Militantes, scientifiques, politiciennes… quelles que soient leurs réalisations, toutes méritent d’être célébrées pour les combats menés, le chemin parcouru, car la route est longue…

Ann Bandle

100 femmes qui ont fait Lausanne
Illustrations : Hélène Becquelin

Direction de l’ouvrage : Joëlle Moret
Texte : Isabelle Falconnier
Documentation historique : Corinne Dallera, Ariane Devanthéry
Groupe de travail : Simon Affolter, Morgane Arrayet, Amélie Nappey-Barrail
paru aux Éditions Antipodes

 

 

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Le goût d’une vie meilleure

Dans son roman « La Vie suprême », Alain Bagnoud revient sur l’affaire du faux-monnayeur Farinet : homme de mérite ou imposteur ? Depuis 1873, le mythe a fait couler beaucoup d’encre. Décryptage.

A son arrivée dans le Val de Bagnes, Farinet soulève la suspicion des habitants. Des histoires sur un faux-monnayeur se propageaient dans la vallée et alimentaient les rumeurs. Un homme blond, de belle allure, était recherché pour avoir fabriqué de la fausse-monnaie.
Si l’inquiétude gagnent les villageois, la perspective de s’enrichir emballe les esprits. Farinet promettait des sacs de pièces à ses complices.

Saisir sa chance

Une bénédiction pour Stéphane Besse, arrière-arrière-grand-père de l’auteur, prêt à risquer sa liberté pour sortir de la misère. Il attendait cet instant depuis longtemps. « Quelque chose allait venir, et à ce moment-là, il saisirait sa chance, chacun en avait une dans sa vie, il ne la laisserait pas passer ».

Né dans une famille sans terre, sans fortune, hormis un jardin portager, Besse doit sa survie à un combat continuel. L’été dans les alpages, l’hiver à louer ses services pour des travaux pénibles et mal payés, il ne mangeait pas à sa faim. Mieux traité cependant que son petit frère, placé très jeune comme domestique parce que la nourriture manquait. L’enfant dormait dans un cagibi sur un lit de paille et travaillait dix-huit heures par jour.

L’engrenage des inégalités

A travers l’histoire de Farinet, Alain Bagnoud décrit la réalité implacable d’une autre époque. Au cœur de ce milieu montagnard, où chacun se connaissait, les inégalités étaient la règle. Les familles au bas de l’échelle sociale ne pouvaient espérer une quelconque amélioration, ni accéder à l’éducation scolaire. Les alliances étaient liées à la fortune, les gens aisés restaient entre eux. Alors Farinet et ses promesses de pièces avait attisé les envies de certains.

Désillusion et disgrâce 

En se liant avec Farinet, Besse y voit la chance de sa vie pour en finir avec la misère, les jours sans lendemain, et « se réjouir de la lumière du sous-bois, des insectes qui dansaient dans les rayons de soleil, des reflets argentés sur la surface de l’eau…». C’est lui qui aura le courage de commander le métal argentin et de transporter la machine en fonte avant d’être emprisonné, trahi par les complices et lâché par Farinet, en fuite.

Au fil du temps, Farinet se voit gratifié du noble dessein d’avoir voulu enrichir les pauvres et devient un héros. Alain Bagnoud revisite la légende et nous dévoile un homme manipulateur, qui vivait aux crochets de ses complices et abusait des femmes. Pas très glorieux… mais passionnant !

Ann Bandle

La Vie suprême
Alain Bagnoud

Editions de l’Aire, Vevey, 2020
Distingué par le Prix Edouard Rod 2020