Archives de catégorie : COUPS DE COEUR

L’amour de l’Engadine



Damier a lu « J’irais nager dans plus de rivières » de Philippe Labro. 
Un livre magnifique, une ode à la vie, où la Suisse chère au cœur de l’auteur n’est pas oubliée.

Le chant nocturne d’un torrent de montagne du côté des lacs de Sils-Maria, la quiétude de l’Engadine avec la main de Françoise, sa femme, celle qui a transformé sa vie et fut sa rencontre miraculeuse, Philippe Labro ne les a pas oubliés et leur rend hommage avec tendresse et délicatesse dans « J’irai nager dans plus de rivières ». Depuis plus trente ans, cet écrivain, cinéaste, patron de presse et parolier des plus grands  nous enchante avec ses romans, tous presque devenus déjà des classiques étudiés en classe : « L’Étudiant étranger », « Un été dans l’Ouest », « le Petit Garçon », « Quinze ans », …De même, il nous avait raconté le Paris des années 50, la découverte de l’Amérique, l’arrivée à France Soir… mais n’avait jamais en réalité dévoilé les passions, les amitiés, les amours du grand patron de presse qu’il est devenu dans les années 90.

Des chansons pour Johnny

Ah la belle vie pourrait-on dire au fil des 300 pages. Des rencontres avec le cinéaste Jean-Pierre Melville, les acteurs Yves Montand et  Jean-Louis Trintignant, le patron de France Soir, Pierre Lazareff, l’écrivain Tom Wolfe, le musicien Serge Gainsbourg,  Mag Bodard, la productrice inspirée des Parapluies de Cherbourg, Labro se souvient de tout. De Fabrice Luchini, à 16 ans, jeune coiffeur chez Alexandre qui lisait Nietzsche qu’il fit débuter au cinéma dans « Tout peut arriver », de Johnny Hallyday l’ami de toujours, pour qui Labro écrivit de nombreuses chansons (dont l’inoubliable « Oh ma jolie Sarah ») et qu’il voulut voir encore -une toute dernière fois- au funérarium du Mont Valérien.

Philippe Labro se souvient de Pompidou, Giscard, Chirac, et tous ces nombreux Very Important People qu’il raccompagna plus tard à la sortie des studios de RTL. Les studios RTL n’existent plus rue Bayard et la France que nous raconte Labro n’est plus tout à fait la même. Raison de plus pour plonger dans « J’irais nager dans plus de rivières ».

Béatrice Peyrani

Jean d’Ormesson, l’amoureux de la vie

L’académicien Jean-Marie Rouart signe un émouvant « Dictionnaire amoureux » de Jean d’Ormesson. Il dresse un portrait truffé d’anecdotes pétillantes et inédites qui évoquent l’esprit du grand homme.

Résumer la longue vie de Jean d’Ormesson, synthétiser ses passions, ses amours, ses succès en quelques mots-clés alignés dans l’ordre immuable de l’alphabète ? Jean-Marie Rouart a commencé par hésiter avant de se lancer et de nous livrer dans le désordre les moments phares de l’existence enviable de l’écrivain.

Un vertige romanesque

Âgé de dix-huit ans à peine lorsqu’il rencontre pour la première fois Jean d’Ormesson, Rouart reconnaît avoir eu la chance de nouer une amitié profonde avec celui qui deviendra le premier homme de lettres publié aux éditions de la Pléiade de son vivant – non sans avoir écrit au préalable plus d’une quarantaine d’ouvrages – rejoignant ainsi le cénacle des grands auteurs.

Mais avant d’atteindre cette ultime consécration, Jean d’Ormesson a mené une carrière de chroniqueur au Figaro. Lors de son élection à la tête du prestigieux quotidien en 1975, il avoue « qu’une espèce de griserie s’est emparée de moi. Elle n’était faite grâce à Dieu, ni d’orgueil – il n’y avait pas de quoi –, ni de vanité, ni de goût du pouvoir. C’était un vertige romanesque. » Cependant, l’euphorie ne dura guère et Jean d’Ormesson se trouva très vite absorbé par les fonctions de management qu’il finira par abandonner pour se vouer à son véritable amour : la littérature.

La philosophie du bonheur

Ce merveilleux conteur qui nous a tant séduits, « dont l’humour et la délicieuse conversation gagnaient tous les cœurs » dira Rouart, et celui des femmes en particulier, a su mieux que tout autre partager sa joie de vivre, sa philosophie du bonheur, nous remplir d’allégresse. On se souvient de son esprit pétillant lors de ses apparitions publiques, de son élégance décontractée, à l’aise en toute circonstance et jamais à court d’imagination. On se souvient de sa vision éclairée, sa curiosité parfois fantaisiste. Il pouvait disserter sur les sujets les plus variés sans être aucunement ennuyeux, de Châteaubriand surtout, dont il a déclaré avoir tout lu, assurément son idole, au point de pouvoir citer des passages entiers des Mémoires d’outre-tombe, et auquel il consacra une biographie sentimentale « Mon dernier rêve sera pour vous », l’un de ses plus grands succès.

Dans son hommage, Jean-Marie Rouart se remémore leurs moments de complicité et d’amitié heureuse, leur passion commune pour la littérature. Nul doute, Jean d’Ormesson aimait la vie, la liberté, les belles femmes, le soleil d’Italie, la mer au-delà de tout « J’ai nagé à Venise, au Lido, à Dubrovnik, à Hvar, à Korcula, à Mljet, qui est une île avec un lac et une île dans le lac, à Capri… J’ai nagé en Corse qui est la plus belle île de la Méditerranée, à Porto, à Girolata… » Et nous, nous nageons dans le bonheur à la lecture de ce passionnant dictionnaire !

Ann Bandle

Dictionnaire amoureux de Jean d’Ormesson
Jean-Marie Rouart
Plon 2019

 

 

Quand Passy parlait russe

Depuis leur création en 1999, les éditions des Syrtes ambitionnent de faire découvrir à leurs lecteurs les trésors de la littérature slave. Les vacances estivales sont propices à la découverte ou re-découverte d’une des pépites de l’éditeur genevois : « Une maison à Passy », un roman écrit dans les années 1930 par une figure de la littérature russe en exil à Paris, Boris Zaïtsev. Un ouvrage visionnaire et plus actuel que jamais.

Autrefois Dora Lvovna avait étudié la médecine à Saint-Pétersbourg. C’était il y a une éternité…dans la Russie Tsariste. Pour survivre dans ce Paris des années 20, elle masse désormais de riches compatriotes, exilés comme elle. Désargentée mais non sans ambition, Dora vit dans un petit meublé d’une modeste maison de Passy. Elle n’y est pas seule, heureusement. Elle a Rafa, son jeune fils qu’elle souhaite voir rejoindre le prestigieux lycée Janson de Sailly, comme les petits messieurs du quartier. S’intégrer et se forger un beau chemin dans ce nouveau pays, c’est le rêve, le dessein, l’obsession, le devoir de Dora. A Paris, dans cette Maison de Passy, les voisins de Dora sont presque tous des russes. Comme elle, ils ont perdu la Russie de leur enfance, comme elle, ils ont la nostalgie des héros, de la littérature, des traditions de la mère patrie. Comme Dora, les habitants de la Maison de Passy partagent les mêmes soucis d’argent, l’humiliation et l’angoisse de dépendre de la générosité de leurs amis ou connaissances russes plus fortunés qu’eux. Mais la vie dans ce quartier presque campagnard a aussi ses bons côtés.

Dans la maison de Passy, il y a cet attachant général, qui espère l’arrivée prochaine en France de sa fille et de son petit- fils et veille en attendant sur le jeune Rafa. Il y a Kapa, une encombrante voisine aussi excessive que déraisonnable, il y a aussi Valentina, une jeune couturière, une belle âme qui vit avec sa vieille mère, ce chauffeur de maître et quelques autres, comme cet… Anatoli un mystérieux vendeur d’oeuvres d’art aussi charmeur que menteur. Tous ces émigrés se connaissent, s’observent et se jalousent. Tous s’aiment aussi avec passion et fougue, farouchement solidaires dans ce douloureux exil qui les ballote, mais qu’un moine orthodoxe espère un jour adoucir, en restaurant une abbaye de la région parisienne, pour accueillir et protéger les membres les plus fragiles de la diaspora.

Avec humanité et tendresse, Boris Zaïtsev décrit la perte de ma mère patrie, avec ses misères et ses rédemptions, comme nul autre. Sous sa plume, il fit revivre ce petit Passy, de l’entre- deux guerres, qui parlait encore russe. Écrit il y a plus d’un siècle, l’ouvrage interpelle sur la lucidité de son auteur sur les gagnants et les perdants de l’intégration.

Béatrice Peyrani

Boris Zaïtsev, Une maison à Passy, 226 pages
Editions Syrtes

 

L’hommage d’Eric Vuillard, lauréat du Prix Concourt 2017, à un peintre suisse.

Si l’auteur de L’Ordre du jour campe, comme on le sait un court mais efficace et implacable récit, les débuts de l’irrésistible ascension d’Hitler, la compromission des grands industriels de la Ruhr, l’odieuse lâcheté des dirigeants politiques de l’époque, à commencer par celle du chancelier autrichien Schuschnigg et des autres…Lord Halifax en tête (le secrétaire du Foreign Office) partisan d’une politique d’apaisement avec le Führer, Eric Vuillard rend un hommage appuyé à un peintre suisse.

Louis Soutter précisément. S’il est désormais considéré comme l’un des plus grands dessinateurs du XXème siècle de son vivant, l’artiste n’eut guère la reconnaissance que de quelques écrivains – mais pas des moindres comme Ramuz ou Jean Giono qui reconnaissent immédiatement son talent.

Né à Morges le 4 juin 1871, très jeune Louis Soutter montre un talent certain pour la musique et la peinture. Le jeune homme renonce vite à ses études d’architecture pour suivre des cours de violon à Bruxelles. En 1894, il gagne toutefois Paris pour renouer avec le dessin dans l’atelier de Jean-Joseph Benjamin-Constant. Il tombe amoureux d’une jeune américaine fortunée et s’embarque avec elle pour les Etats-Unis où il va enseigner avec brio et succès au département des Beaux-Arts du Colorado College la musique et la peinture. Pourtant en 1902, il plaque tout, vie de famille et aisance matérielle, pour regagner la Suisse et vivre en ermite solitaire. En 1923, sa famille le place dans une maison de vieillards à Ballaigues, dans le Jura Vaudois. De sa prison Louis Soutter dessine avec un sentiment d’urgence. Avait -il tout deviné de la tragédie qui allait déchirer l’Europe? Eric Vuillard n’en doute guère. En 1937, le  peintre réalise ses œuvres les plus poignantes: « Ses cohortes de silhouettes noires, agitées, frénétiques », peintes avec ses doigts déformés par l’arthrose, trempés, dans l’encre sur de vieux papiers récupérés ici et là effraient ses contemporains mais filment déjà l’agonie de l’Europe. Soutter ne connaîtra pas la libération de l’Europe, il meurt en février 1942.

Béatrice Peyrani

Ma mère, cette inconnue

 

Philippe Labro lui aussi est amoureux de la Suisse – il y revient souvent skier en famille – se penche sur l’enfance chahutée et très secrète de sa maman, Netka, décédée en 2010, fille naturelle d’une institutrice et d’un conte polonais qui la confie à des mamans de substitution. Abandonnée, la jeune femme prendra pourtant sa revanche sur la vie, grâce à l’amour. Elle va rencontrer l’homme de sa vie Jean Labro (le père de Philippe), ils vont se marier, avoir quatre garçons et ensemble sauveront de nombreux Juifs pendant la guerre. Mère et grand-mère exemplaire, Netka a adoré la vie. Avec intensité et fougue elle a vécu jusqu’à…99 ans. BP

Philippe Labro Ma mère, cette inconnue
Gallimard