Archives de l’auteur : Ann Bandle

Une élégante rétrospective

 

Les plus belles robes d’Hubert de Givenchy réapparaissent le temps d’une exposition organisée par la Fondation Bolle. Les plus célèbres aussi, celles que le créateur a dessinées pour Audrey Hepburn, sa fidèle amie.

Lorsqu’en 1953, on lui annonce la visite de Miss Hepburn, le jeune couturier alors âgé de vingt-quatre ans pense rencontrer la star internationale Katharine Hepburn qu’il admirait. Mais la jeune femme qui se présente à son atelier n’est autre qu’Audrey Hepburn, une ravissante actrice encore méconnue, à l’allure tropézienne en pantalon corsaire et t-shirt. L’œil du créateur tombe sous le charme de cette beauté atypique, si différente des stars en vogue. Chaussée de ballerines, la taille ultra fine, elle est aussi gracieuse qu’une danseuse étoile, sa première ambition.

Pour son prochain film Sabrina, elle recherche d’urgence une vingtaine de tenues. Les capacités de confection de son atelier étant limitée, Givenchy commence par refuser. Comme tant d’autres, il s’émeut devant cette femme-enfant irrésistible, bien décidée à le convaincre « faites ce que vous pouvez mais j’aimerais que ce soit vous qui m’habilliez »

Devenue star internationale, elle exigea d’être habillée par Givenchy dans tous ses films. On se souvient de la somptueuse robe bustier, brodée d’une guirlande de fleurs, portée dans Sabrina où elle tourbillonne dans les bras de William Holden, ou de la robe mythique du film oscarisé « Breakfast at Tiffany’s », la plus célèbre de la maison, un fourreau de soirée en satin noir, au dos subtilement dénudé et orné de cinq rangs de perles, un chic inimitable. « C’est lui qui m’a donné un look, un genre, une silhouette. C’est lui qui, visuellement, a fait de moi ce que je suis devenue » dira la star avec cette belle modestie qui lui ressemble.

Givenchy compta parmi ses célèbres clientes Liz Taylor, Jean Seberg, Brigitte Bardot, Jacqueline Kennedy… un beau palmarès. Il reconnaît pourtant que l’amitié qui l’a lié à Audrey Hepburn est unique, jamais il n’a eu « une telle complicité avec quiconque. » Audrey est une véritable icône, omniprésente et inspirante. L’admiration est réciproque et dura jusqu’au dernier jour de l’actrice disparue prématurément, même au-delà « elle est toujours présente dans mon cœur, il en sera toujours ainsi ».

Le magnifique catalogue de l’exposition « Audrey Hepburn & Hubert de Givenchy : une élégante amitié » réalisé avec la complicité du grand couturier présente une galerie de dessins et photos de ses sublimes créations, annotés d’anecdotes intimes et révélatrices d’une belle amitié.

Ann Bandle

Exposition « Audrey Hepburn & Hubert de Givenchy. Une élégante amitié »
Jusqu’au 17 septembre 2017 sur trois sites :
Musée Alexis-Forel
Château de Morges

Ils ont fait l’histoire… en bandes dessinées

Découvrir les épopées chevaleresques des plus grands personnages historiques sous les crayons affûtés de dessinateurs talentueux, c’est l’idée originale des Editions Glénat.

Avec la complicité d’historiens, scénaristes et dessinateurs, les grands disparus de notre planète, entendez ceux qui ont marqué l’histoire, reprennent vie : Charlemagne, Jeanne d’Arc, Louis XIV pour n’en citer que quelques-uns.

Chaque album illustre un personnage célèbre, vous l’avez compris, avec une précision qui ne laisse rien au hasard. Atmosphères, lieux, dialogues, tout est là minutieusement reproduit et micro-détaillé pour nous immerger dans les pérégrinations courageuses de nos précurseurs. Une alternative séduisante pour les réfractaires aux volumes encyclopédiques ou les amateurs de BD tout simplement.

Martin Luther en bande dessinée

Tout juste sorti de presse, le dernier de la série propose un retour au début de l’époque moderne. Consacré au réformateur Martin Luther, il raconte en quelque cinquante pages passionnantes les prémices du protestantisme et l’influence des religions en politique.

Peu d’hommes ont laissé autant de documents nous rappellent les auteurs. « Son renom ne doit rien à ses origines, mais il s’explique à son succès d’auteur le plus lu à son époque ». Après Luther, d’autres théologiens tels que Jean Calvin et Ulrich Zwingli ont à leur tour contribué à la Réforme. Ils sont à l’origine d’un bouleversement sans précédent dans l’histoire de l’Europe avec des répercussions non seulement dans le domaine religieux, mais aussi politique, économique et social, dont on parle jusqu’à nos jours…

Ann Bandle

Scénario : Olivier Jouvray
Historien : Matthieu Arnold
Dessin : Filippo Cenni
Couleur : Alessai Nocera
Editions Glénat / Fayard – 2017

Histoire Vaudoise

Revivre l’histoire fascinante du plus grand canton romand, c’est l’invitation que nous lancent les auteurs de l’ouvrage « Histoire Vaudoise ».

Près de six cents pages et une iconographie souvent inédite restituent la métamorphose du Pays de Vaud depuis la Préhistoire à nos jours. Voilà plus d’un quart de siècle qu’aucun ouvrage de cette ampleur n’avait été publié sur le canton. Si l’attrait pour l’histoire régionale semble avoir disparu, nul doute que ce très beau livre va raviver la curiosité pour les épopées historiques. Ses vingt chapitres magnifiquement illustrés révèlent des aspects jusqu’ici méconnus et rendent hommage à la recherche menée au cours de ces dernières années.

Au fil des pages, les regards croisés des historiens sur l’économie, la politique mais aussi la culture et l’architecture reconstruisent le passé dans toute sa diversité. Notamment celui de Roger Francillon qui nous livre un savoureux portrait du Vaudois, « moins français et effacé que le Genevois, moins bourguignon que le Neuchâtelois, moins allemand que le Fribourgeois, moins savoyard que le Bas-Valaisan, il est davantage lui, relativement à tous ceux-là… » sous la plume de l’écrivain et poète Juste Olivier. C’est précisément à cette même époque, en 1837, que Sainte-Beuve est invité pour donner son fameux cours sur l’abbaye du Port-Royal à l’Académie de Lausanne.

Le chapitre remarquable dédié à l’architecture passionne tout autant. A la fin du 19e siècle, de prestigieux bâtiments sont érigés à Lausanne, l’Hôtel des Postes, fleuron de la place Saint-François, le Palais de Rumine, la nouvelle gare de Lausanne, l’hôtel du Beau-Rivage… toutes ces somptueuses constructions rehaussent l’éclat de la ville et attirent les touristes. Il ne reste hélas qu’une photo pour apprécier le majestueux hall central du Grand magasin Innovation démoli dans les années cinquante. Mais l’histoire s’envole emportant notre passé.

A l’heure des avancées technologiques fulgurantes, où l’actualité est omniprésente, se plonger dans les sources historiques promet aussi de belles découvertes… pour l’avenir !

Ann Bandle

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Histoire Vaudoise
Editions Infolio et Bibliothèque Historique Vaudoise
Olivier Meuwly, directeur scientifique de la publication

 

Damier pour la culture franco-suisse a partagé un lien.

 

 

 

Ferdinand Hodler au-delà des Alpes

hodler1908A découvrir au Musée Marmottan Monet, une vingtaine d’œuvres majeures de Ferdinand Hodler prêtées par des collectionneurs privés. Des paysages lumineux peints durant les vingt dernières années de sa vie.

Peindre l’impossible, la transparence de l’eau, la douce ondulation des vagues, l’éclat de la neige, le ciel voilé, une mer de brouillard, esquisser le silence, la sérénité de l’aube… sont autant de difficultés  qui en auraient effrayé plus d’un. Pas Ferdinand Hodler.

De tous les artistes de son époque, il fut le premier à relever le défi de peindre la montagne, la reproduire avec son écrasante immensité sur la surface restreinte d’une toile. Hodler excelle dans les nuances subtiles et bleutées, les reflets dorés du coucher de soleil. A force d’admirer la nature, son âme s’en émut profondément « et l’extase qui avait pris possession de son être, il nous l’a communiquée par la magie d’une évocation fixée pour l’éternité » écrira Henry Van de Velde lui rendant un ultime hommage lors de sa disparition en juillet 1920.

Les dernières années de sa vie, c’est assis à la fenêtre de son appartement Quai du Mont-Blanc à Genève où la maladie le retient, qu’il continuera à saisir inlassablement le paysage pour nous restituer sa puissante beauté.

Hodler Monet Munch

L’exposition « Peindre l’impossible » du Musée Marmottan Monet à Paris présente pour la première fois les œuvres de Ferdinand Hodler intimement liées à celles de Monet et Munch. Pas vraiment contemporains, les trois peintres ne se sont jamais rencontrés. En revanche, ils ont vécu la même période historique, celle de la transition entre le 19ème siècle et l’époque moderne. Représenter le monde, la nature et ses paysages, une même conviction pour ces précurseurs d’un style nouveau. Ils ont exercé chacun à sa manière une influence déterminante sur l’orientation de la peinture.

Ann Bandle

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Du 15 septembre 2016 au 22 janvier 2017
Musée Marmottan Monet
2, rue Louis-Boilly – Paris 16ème

Dès le 3 février et jusqu’au 11 juin 2017
En Suisse, au Musée Gianadda à Martigny

 

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Corinne ou l’Italie, le roman-fleuve de Germaine de Staël

corinneTout commence par une rencontre fortuite à Rome. Celle de Corinne, poétesse admirée pour sa plume, et d’Oswald, lord anglais de passage dans la ville éternelle.
La fascination est immédiate. L’esprit et la grâce de Corinne sont irrésistibles, Oswald tombe éperdument amoureux. Hélas, son père s’oppose au mariage. S’ensuit un dénouement rocambolesque qui tient le lecteur en haleine… pendant plus de six cents pages.

Bien que l’héroïne « Corinne » ne soit pas née dans l’esprit de Germaine de Staël en Italie, mais à Weimar alors qu’elle assistait à une représentation de La Saalnix, l’ambiguïté du titre laisse songeur. Faut-il voir dans Corinne ou l’Italie un guide de voyage ou l’histoire d’une femme ? Michel Delon, professeur de littérature à l’Université Paris-Sorbonne et spécialiste du siècle des Lumières, nous répond :

Michel Delon : Le personnage de Corinne est une allégorie ou un symbole de l’Italie, l’histoire de sa vie de femme et de créatrice sert à s’interroger sur le destin d’un pays qui a été essentiel dans le devenir de l’Occident et qui, au tournant du XVIIIe au XIXe siècle, est morcelé et occupé par plusieurs puissances étrangères.

Corinne mène une vie de femme libre et indépendante. La société italienne était-elle plus permissive que celle des pays voisins ?

Michel Delon : L’Italie est alors un pays marqué par l’emprise catholique et n’a rien de permissif, mais des coutumes comme celle du sigisbée troublent les voyageurs qui ont des difficultés à interpréter ces couples à trois. Corinne représente l’Italie, mais elle est britannique par son père, elle a fui en Italie et la liberté qu’elle revendique est plutôt une conquête personnelle.

La musique italienne, écrit Germaine de Staël, est  « …de tous les beaux-arts c’est celui qui agit le plus immédiatement sur l’âme… » au-delà des mots ?

Michel Delon : Corinne est poétesse et musicienne, elle improvise sur son luth. À la différence des arts plastiques qui s’adressent à la sensualité, la musique serait un art spirituel qui parlerait directement à l’âme sans pouvoir être traduite en mots ni en images.

Comment expliquez-vous la fascination qu’exerce Germaine de Staël près de deux cents ans après sa disparition ? 

Michel Delon : Nous redécouvrons aujourd’hui Germaine de Staël comme une femme qui a voulu concilier vie personnelle et vie publique, création artistique et engagement, passions amoureuses et réflexion intellectuelle, mais aussi libéralisme économique et cohésion sociale.

Réalisé par Ann Bandle pour les Rencontres de Coppet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Littérature romande, toute une histoire

200px-rodolphe_toepfferA la fois chef-d’œuvre et ouvrage de référence, « Histoire de la littérature de la Suisse romande » se lit aussi aisément qu’un roman. Cette nouvelle édition rassemble les quatre tomes édités entre 1996 et 1999, épuisés depuis longtemps, et intègre plus d’une centaine de jeunes auteurs tels que Noëlle Rivaz, Blaise Hofmann ou encore Joël Dicker.

A l’origine de ce travail gigantesque, Roger Francillon, professeur émérite de littérature française à l’Université de Zurich et fervent défenseur des lettres romandes. Depuis plus de trente ans, il ressuscite les auteurs romands, trop vite oubliés. Invité récemment par la Société de lecture, il a présenté quelques pépites, pimentant son récit d’anecdotes.

Pour commencer, le Genevois Rodolphe Töpffer qui connut un succès considérable de son vivant. Grâce à la dot de son épouse, Töpffer fonde un pensionnat pour garçons à Genève, étrangers pour la plupart. Ce pédagogue inventif partage avec ses élèves sa passion pour le théâtre, la littérature, mais aussi les randonnées pédestres. A la belle saison, les cours se poursuivent en pleine nature. On esquisse les reliefs du paysage, on note ses impressions… Ainsi sont nés les Voyages en zigzag qui nous ont tant charmés par leurs pages délicates et sensibles.

Rousseau, modèle littéraire des auteurs romands

Interrogé par Sainte-Beuve, Töpffer aurait confié avoir pour modèles littéraires de nombreux auteurs et plus particulièrement Rousseau « bien que le personnage et son œuvre n’aient pas été très appréciés au 19e siècle » rappelle Roger Francillon et qu’au-delà de ces ostracismes « il me paraît capital de voir dans Rousseau et précisément dans La Nouvelle Héloïse, Les Confessions ou Les Rêveries, le modèle incontournable de la genèse littéraire de Töpffer à Pourtalès ».

Dans la Revue des Deux Mondes, Saint-Beuve relève que « Monsieur Töpffer est de Genève, mais il écrit en français, en français de bonne souche et de très légitime lignée, il peut être dit un romancier de la France » avant de poursuivre « c’est une étrange situation que celle de ces écrivains qui, sans être Français, écrivent en français au même titre que nous… ».

Le monumental journal intime de Henri-Frédéric Amiel

Contrairement à Töpffer, Henri-Frédéric Amiel ne peut se targuer d’avoir conquis un lectorat. Dans son mémoire, il défend la naissance d’une littérature romande indispensable pour se démarquer fondamentalement de l’esprit français qu’il critique sans détour « D’un bout à l’autre de l’histoire de France, on retrouve ces traits de caractère national qui sont l’irréflexion et l’incapacité des Français à appréhender la réalité dans son unité ». D’autres avant lui ont relevé la superficialité des Français comme Rousseau ou Bridel. Cette méfiance envers la France et sa politique de grande Nation sont le corollaire de l’amour pour sa patrie analyse Roger Francillon. Cela dit, les poèmes et publications d’Amiel n’ont guère été appréciés à l’exception de son journal intime, un monument de 16900 pages publiées posthume et que l’Europe entière applaudit jusqu’à Tolstoï. Les dernières années de sa vie, Tolstoï ne lisait plus que deux livres, le Nouveau Testament et le Journal intime d’Amiel.

L’invasion de la modernité

Toujours avec verve, Roger Francillon nous fascine encore en relatant les souvenirs d’enfance de  Philippe Monnier. Dans ses récits de la fin du XIXe siècle, Monnier évoque la campagne perdue, la disparition des métiers, l’invasion de la modernité… cela fait sourire. Puis, il enchaîne par quelques mots sur notre grand poète, écrivain et photographe vaudois Gustave Roud, et d’autres écrivains tout aussi talentueux Henri de Ziegler, Charles Ferdinand Ramuz… Mais le temps file et Roger Francillon nous quitte déjà sous un tonnerre d’applaudissements. Retrouvez-le et tous les auteurs romands dans cette magnifique encyclopédie.

Ann Bandle

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Editions ZOE – 1728 pages

 

La misère du cœur de Benjamin Constant

41w0XsAkRTL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_Il y a deux cents ans paraissait Adolphe de Benjamin Constant.  L’œuvre raconte la vraie misère du cœur humain. C’est du moins ainsi que son auteur l’a définie. Après avoir courtisé avec assiduité Ellénore, une belle polonaise, Adolphe est pris au piège de sa liaison étouffante « y rencontrant encore du plaisir mais n’y trouvant plus de charme. » Or que faire contre un sentiment qui s’éteint.

Malgré les reproches mutuels, les scènes parfois violentes, il ne parvient pas à rompre car rien n’altère l’amour que lui porte Ellénore. Tandis qu’il la délaisse, elle s’attache de plus en plus jusqu’à en perdre la raison. Au bord de l’abîme, elle sombre dans un délire sans retour « elle voulut pleurer, il n’y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n’y avait plus de voix…». Une fin tragique pour cette histoire à l’apogée du romantisme, qui nous rappelle celle de l’héroïne Corinne de Germaine de Staël.

Aujourd’hui encore, on s’interroge sur la part autobiographique du roman. François Rosset, professeur et ancien doyen de la Faculté de lettres de l’Université de Lausanne, nous éclaire sur certaines mésinterprétations :

Photo_SiteQuelles sont les femmes qui ont inspiré à Benjamin Constant le caractère d’ « Ellénore » ? Mme de Staël dit se reconnaître…

François Rosset : La première chose à dire à propos d’Adolphe mais aussi de Corinne, c’est que ce sont des romans, des œuvres littéraires, c’est-à-dire des univers de récréation; ce ne sont pas des chroniques mondaines, ni non plus des transpositions autobiographiques simplistes. Germaine de Staël n’est ni plus, ni moins présente dans le filigrane du personnage d’Ellénore que les autres femmes que Benjamin Constant a rencontrées, désirées et aimées ou que certaines figures féminines de fiction qu’il a rencontrées dans ses lectures. Mais c’est une chose que le public, gavé de « peopleries », a beaucoup de peine à comprendre; et c’était déjà le cas à l’époque. C’est pourquoi, si Germaine de Staël s’est offusquée, ce n’est pas tant à la lecture du roman de Constant qu’elle connaissait très bien, mais à cause des ragots qui ont commencé à circuler à la publication d’Adolphe en 1816 et qui l’identifiaient à Ellénore. Elle n’était pas seulement touchée personnellement par ces interprétations triviales, mais aussi en tant qu’écrivaine, déçue de la mécompréhension qui affecte trop souvent les œuvres littéraires.

Lors des lectures d’Adolphe, les femmes ont littéralement fondu en larmes. Le roman est-il révélateur des tourments relationnels de l’époque ? 

François Rosset : Les larmes sont une forme d’expression omniprésente dans le champ littéraire et social de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Elles sont le signe, l’extériorisation de la sensibilité, non pas une marque de sensiblerie comme on aura tendance à les interpréter plus tard. Si des femmes (mais aussi des hommes) ont pleuré en assistant à des lectures publiques d’Adolphe ou dans l’intimité de la lecture personnelle, il n’y a rien d’extraordinaire. Ce qui est intéressant, c’est que des témoins aient relevé explicitement ces torrents de larmes. Il faut d’abord y voir le signe que le texte touchait les contemporains et que la réponse « sensible » des lecteurs ou des auditeurs trouvait à s’exprimer par ce langage-là. C’est moins une affaire de « tourments relationnels » qui seraient plus ou moins intenses à une époque donnée qu’une affaire de formes d’expression des affects humains. Et à cette époque, les larmes sont particulièrement opératoires dans ce sens.

Les héroïnes « Corinne » de Germaine de Staël et « Ellénore » de Benjamin Constant ont toutes deux une fin tragique. Un dénouement heureux pour les amants aurait-il été contraire aux mœurs ?   

François Rosset : Comme cela a déjà été dit, nous avons avant tout affaire à des œuvres littéraires ambitieuses, écrites à une époque où la hiérarchie des genres est encore solidement ancrée dans le modèle classique; là, la tragédie et le tragique sont les plus valorisés. Un dénouement heureux pour ces œuvres aurait peut-être contenté des lecteurs naïfs, mais il aurait surtout eu pour conséquence de saboter le projet esthétique de ces œuvres. On parle de Germaine de Staël, pas de Barbara Cartland!

Ces deux romans ont-ils été écrits pour surmonter les déceptions amoureuses de leurs auteurs en se libérant de sentiments douloureux sans pour autant se dévoiler ?

François Rosset : On ne doit évidemment pas négliger la part d’autothérapie que tout écrivain place dans son activité créatrice, mais on aurait tort aussi de réduire ces deux œuvres complexes et magnifiques à des histoires d’amours malheureuses. L’investissement que leurs auteurs y ont placé ne concerne que pour une part (pas forcément principale selon moi) la question des sentiments contrariés ou des malheurs de cœurs mal ajustés. Il y a, dans Adolphe, une réflexion d’une acuité impitoyable sur la puissance et les méfaits potentiels du langage, alors que Corinne déploie tout l’éventail des préoccupations politiques, sociales, anthropologiques artistiques et culturelles de Germaine de Staël. Au reste, à supposer qu’on puisse connaître de façon fiable le projet réel de ces deux auteurs, il faudrait toujours ajouter que les grandes œuvres sont grandes justement parce qu’elles dépassent leur projet.

Benjamin Constant s’est-il décrit dans certains traits de personnalité d’Adolphe ?

François Rosset : Là, il est possible de répondre affirmativement à la question. Mais le personnage d’Adolphe ne ressemble pas à Constant en tant qu’amant cruel par son indécision, ses atermoiements, ses maladresses, son égocentrisme, mais, plus généralement, en tant que cet homme tourmenté par sa propre fragilité, les contradictions de ses affects, l’inconséquence de ses agissements. Toute son œuvre intime est une longue série de variations sur ce motif; et cette instabilité concerne aussi bien la vie amoureuse que certains projets intellectuels, sans cesse recommencés (comme l’immense ouvrage sur la religion) ou la forme des engagements politiques (non pas le fond d’idées, qui, lui, est stable).

Pour en savoir plus : Conférence de François Rosset le mardi 6 septembre 2016 à 20h00 «L’orage perpétuel : Corinne de Germaine de Staël et Adolphe de Benjamin Constant » au Château de Coppet – entrée libre, inscription recommandée

Interview réalisé par Ann Bandle pour Les Rencontres de Coppet

Le silence de Jeanne

16061710034998181-1Dans son premier roman « Jeanne», Véronique Timmermans alterne deux histoires étroitement mêlées. Celle de Jeanne bouleversée par son coup de foudre inavouable pour un prêtre et celle de sa fille, Catherine, en quête de vérité. Mais comment réagir face au silence de Jeanne sur son passé? L’auteure soulève la délicate question de la transmission des souvenirs intimes d’une génération à l’autre. Un livre tout en émotion et en profondeur. Interview.

Damier : L’écriture de ce premier roman marque-t-elle un tournant dans votre vie? 

Véronique Timmermans: Oui, certainement. En apparence, ma vie est presque inchangée, je partage mon temps entre travail salarié, écriture, famille, amis et loisirs, comme tout le monde. Je commence seulement maintenant, quelques mois après la parution de «Jeanne», à pouvoir mettre des mots sur ce qui a changé: au plus profond de moi, la joie intense d’avoir accompli un de mes rêves, celui d’être lue, peut-être le rêve qui compte le plus; la prise de conscience combien l’écriture est une part fondamentale de moi, combien l’écriture m’aide à comprendre le monde qui m’entoure. J’ai l’impression que je suis plus moi qu’avant.

Damier : L’héroïne  « Jeanne » est-elle née de votre imaginaire?

Véronique Timmermans: Oui et non. Ma mère s’appelait Jeanne. Elle est décédée il y a quatre ans, subitement, dix-sept ans après mon père, également mort subitement. Je n’ai jamais bien connu la jeunesse de mes parents, mais on m’avait raconté quelques éléments de leur rencontre, et la mort de ma mère m’a mise en face du fait qu’il n’y avait plus personne pour me parler de qui était mes parents, et surtout ce qu’ils avaient vécu jeunes. De plus, mes parents étaient belges, flamands plus précisément, et j’ai grandi dans le sud de la France. A mes yeux, ils étaient exotiques. Avec «Jeanne» j’ai voulu partir de quelques éléments biographiques et recréer la jeunesse et la vie d’un homme et une femme qui auraient pu être mes parents, en tissant intimement biographie et imaginaire.

Damier : Quel événement vous a inspiré l’amour interdit entre un prêtre et une jeune fille?

Véronique Timmermans: C’est un fait peu connu, mais la Belgique a vécu, dans les années 50-60, une grande vague de défections de prêtres. Peut-être en a-t-il été de même dans d’autres pays Européens, je ne le sais pas.  J’ai rencontré un témoin de ces défections, qui est d’ailleurs toujours prêtre: le tragique qu’ont vécu ces hommes est indicible. Dans la Belgique catholique et stricte de l’époque, remettre en question sa vocation était impensable, un tabou. Mon propre père m’a appris, assez tardivement, qu’il avait été prêtre et avait choisi de quitter la prêtrise par amour, et j’ai voulu mieux comprendre en l’écrivant comment on peut vivre un amour impossible. Un autre aspect m’a aussi beaucoup intéressé, c’est la place d’un amour impossible qui devient secret de famille: quel adulte devient-on quand on hérite inconsciemment d’un tel secret. Je n’ai pas fini d’explorer cette question!

Damier : La relation mère-fille décrite dans le roman montre à quel point les mœurs ont évolué d’une génération à l’autre. Est-ce le reflet de votre propre expérience?

Véronique Timmermans: Oui, les mœurs évoluent, et depuis la nuit des temps chaque génération vieillissante s’émeut et pousse des hauts-cris face aux mœurs des jeunes. Pour ma part, ma mère était très indépendante et peu conventionnelle, elle poursuivait ses passions et intérêts, choisissait ses amis, et refusait de faire ce qui ne lui convenait pas. En cela elle était plutôt un modèle. Dans la relation mère-fille de «Jeanne» l’irritation de la fille vis-à-vis de sa mère est omniprésente. Cette irritation est née pour une bonne part des différences générationnelles que l’on sait. J’ai trouvé intéressant d’explorer comment cette irritation pouvait murir, devenir autre chose, au contact avec sa propre vie, un amour naissant par exemple. La relation mère-fille est en constant déplacement.

Damier : Pourquoi avoir choisi la ville de Gand, avez-vous des attaches en Belgique?

Véronique Timmermans: Ma mère a grandi et vécu à Gand, et j’aime beaucoup cette ville, à la fois majestueuse, familière et étrangère. J’y ai fait il y a deux ou trois ans un court séjour pour mieux m’en imprégner, et j’ai la chance d’avoir eu pour guides des amis assez âgés pour pouvoir décrire le Gand de l’après-guerre, ses multiples couvents, façade, marchés. Beaucoup des places de la ville ont le nom d’un marché: « marché aux poissons », « marché aux fleurs », »marché aux grains » etc. Le nom des vieilles rues et place en dit long sur la vie marchande, artistique et religieuse des siècles passés. Les boulangeries, aussi, sont extraordinairement inspirantes. Observant le visage et les manières des passants dans les rues de Gand, je me suis dit: je viens d’ici.

Damier : La fin de l’histoire qui laisse entendre que l’on se retrouve dans l’au-delà est particulièrement émouvante, est-ce une certitude pour vous?

Véronique Timmermans: Est-ce possible d’avoir une telle certitude? Je ne sais pas. Mais je crois que certaines personnes se retrouvent, oui. Certains liens ne périssent pas. Et j’aimerais beaucoup, au moment de ma mort, avoir l’espérance de retrouver les êtres aimés, disparus ou pas, et aussi transmettre cette espérance à ceux qui me perdent.

Jeanne, de Véronique Timmermans  – Editeur : Plaisir de Lire

Portrait

Photo VT_2016Née en Suisse d’un père philosophe et une mère artiste, Véronique Timmermans a grandi dans le cadre somptueux de la Provence. Bien qu’attirée par les Lettres, elle opta pour des études de sciences, qui l’amenèrent à un premier travail à Paris, dans une entreprise pharmaceutique, puis à San Francisco, au cœur de la Silicon Valley technologique. Revenue en Europe après plus de huit ans en Amérique, elle vit depuis en Suisse, avec son mari et leurs enfants. Outre l’appel de l’écriture, qu’elle s’est enfin permis d’écouter, elle travaille aussi dans les technologies médicales.

 Entretien réalisé par Ann Bandle

Louis-Auguste Brun, retour au Château de Prangins

IMG_1917Peintre, collectionneur, marchand d’art, homme politique, l’exposition « De Prangins à Versailles » retrace la  trajectoire de Louis-Auguste Brun (1758-1815).  A l’âge de vingt-trois ans, cet ami de la famille Guiguer du Château de Prangins quitta la Suisse pour s’ouvrir à de nouveaux horizons.

Grâce à son talent, il réussit à pénétrer le cercle très fermé des peintres de la Cour de Versailles, participa aux folles chevauchées de la dauphine à Fontainebleau et aux Bois de Boulogne. Deux toiles de Marie-Antoinette à cheval et une centaine de portraits et dessins illustrent cette période de gaieté, d’insouciance, et d’élégance. La rétrospective que lui consacre le Château de Prangins restitue l’œuvre de l’artiste dans ce lieu qu’il fréquenta. A voir absolument jusqu’au 10 juillet 2016.

Elisabeth Greffulhe, la vraie duchesse de Guermantes

UnknownElle fut et restera la plus élégante comme en témoigne une récente exposition au Palais Galliera des robes de la comtesse Greffulhe, véritables trésors de la haute couture parisienne. Griffées Worth, Lanvin, Babani ou Soinard, elles ont contribué à la fascination exercée par celle qui inspira à Proust la duchesse de Guermantes.

Des tenues audacieuses, taillées dans des tissus précieux, qui dénotent son désir d’extravagance. Certains modèles, tels ce manteau de jour créé par Jeanne Lanvin en 1936 en satin de soie avec ses manchons et poches en fourrure, ou la robe noire dessinée par Vitaldi Babani en 1925 brodée de fils de soie verts et or, ont survécu aux courants de la mode et sont toujours d’actualité.

Tout le mystère est dans l’éclat

Immensément belle, élégante et gracieuse, ses apparitions suscitaient l’émoi, une figure de reine du monde comme il ne s’en trouve jamais que fort peu dans une génération écrira Emile Herriot. Photographiée inlassablement par Paul Nadar, Proust remua ciel et terre pour s’approprier quelques clichés. Subjugué, il alla des dizaines de fois à l’opéra pour le seul plaisir de la voir note-t-il dans son cahier de brouillon. Tout le mystère est dans l’éclat, dans l’énigme surtout de ses yeux. Je n’ai jamais vu une femme aussi belle… Elle sera l’héroïne de son œuvre « A la recherche du temps perdu ».

Les grandes auditions musicales de Greffulhe

Au-delà de son incontestable beauté, Elisabeth Greffulhe est brillante, une femme d’esprit, passionnée de musique. Elle est à l’origine de la création de la Société des grandes auditions musicales, en assura la présidence et le financement grâce à ses prestigieuses relations. On lui doit l’organisation du concours international de musique sous le patronage du prince Albert 1er de Monaco, la programmation de chefs-d’œuvre inédits ou rarement entendus en France, qui furent un immense succès, et l’émergence de nouveaux talents.

Sans aucun à priori, elle recevait chez elle à la rue d’Astorg diplomates, ministres et célébrités de la Belle Epoque… Clémenceau, Briand, Poincaré, le roi Carlo du Portugal, les princes d’Orléans, Léon Blum, Pierre et Marie Curie… dans l’ambiance féérique des six cent mètres de salons en enfilade aux parfums vaporeux de jasmin et de roses.

Séjours à Genève, à l’Hôtel de l’Écu

Ses fréquents voyages l’amenèrent le plus souvent en Suisse. Elle séjournait à l’Hôtel de l’Ecu, place du Rhône à Genève, ou au Château de Coppet chez ses amis le Comte et la Comtesse d’Haussonville avant de poursuivre sa route le long de la Riviera vaudoise. C’est aussi en Suisse qu’elle choisit de passer les dernières années de sa vie pour le bien de sa santé. Cette amie des arts ferma définitivement ses beaux yeux à Genève après avoir tenu pendant plus d’un demi siècle l’un des salons les plus brillants de Paris.

Pour en savoir plus :

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Ann Bandle

Emile de Ribaupierre, une vie en musique

de-ribaupierre-emileLa récente monographie publiée par Antonin Scherrer retrace les grands moments de la vie d’Emile de Ribaupierre, musicien passionné, violoniste et pédagogue dans l’âme. Récit d’un engagement musico-pédagogique exceptionnel.

Dans la famille de Ribaupierre, issue d’illustres seigneurs alsaciens, la vie est embellie par la musique et le parfum des roses. Cultivées par son père horticulteur, Emile de Ribaupierre hérite de cette même passion infinie pour la plus élégante des fleurs. Des roses à profusion, qui subliment sa maison, ses salles de musique, toujours à proximité, allant jusqu’à leur rendre hommage par la création des célèbres « Auditions des Roses ».

Un esprit entrepreneur

Par la multiplicité de ses talents, Emile de Ribeaupierre nous fascine. Il est tout à la fois violoniste, compositeur, chef d’orchestre et pédagogue, mais aussi entrepreneur. Avec sa sœur Mathilde, il fonde les Conservatoires de Montreux et de Vevey, et l’Institut de Ribaupierre à Lausanne. Dans la foulée, il forme l’Orchestre de Montreux dont il sera directeur et chef d’orchestre « je voulais que les élèves de mon école puissent avoir un contact symphonique, qu’ils aient la possibilité d’apprendre le métier de musicien appelé à jouer dans un grand ensemble…voyez en moi un pédagogue ». Un pédagogue attentif à la diversité des dons de l’esprit et des aptitudes de ses élèves « il n’y pas de méthode unique, il faut être souple et inventif pour trouver le moyen le plus efficace pour chaque cas » toujours à l’affût de la technique qui aidera chacun à progresser. Sa pédagogie vivante et innovante, qu’il enseigna jusqu’à la fin de sa vie, accompagna l’émergence de nombreux musiciens.

Excursions dans les Alpes, violon sur le dos

Formé lui-même dès son plus jeune âge par le talentueux Ladislas Gorski, violoniste polonais, Emile de Ribaupierre se souvient d’avoir escaladé les montagnes, violon sur le dos, profitant de la beauté de la nature pour travailler ses gammes sous l’œil exigeant de son maître, ou improviser au gré de l’humeur. Il aura vécu les années glorieuses de la Riviera vaudoise. Celles des concerts-promenade, des musiciens vêtus de blanc, des hôtels luxueux où se pressaient artistes, écrivains et musiciens trouvant sur les bords du Léman une source d’inspiration stimulante. Tchaïkovski y écrit l’essentiel de son Concerto pour violon, Stravinski, Paderewski pour ne citer qu’eux, apportent une émulation créatrice et contagieuse.

Les photos emblématiques qui illustrent ce bel ouvrage nous ramènent à une époque révolue, non sans un sentiment nostalgique.

Ann Bandle

A lire : « Emile de Ribaupierre – Une famille au service de la musique » par Antonin Scherrer paru aux Editions Infolio.

«Musiciens d’autrefois» de Romain Rolland réédité

Romain_Rolland,_Meurisse,_1914Plus d’un siècle après sa parution, Actes Sud réédite Musiciens d’autrefois, un ouvrage qui expose une autre face de Romain Rolland, celle du musicologue. Excellent pianiste, sa passion pour la musique marquera son œuvre.

Après avoir publié Les origines du Théâtre lyrique, Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti, Vie de Beethoven, il s’est penché sur l’évolution de la culture musicale et ses formes dramatiques aux XVIIe et XVIIIe siècles. La réédition récente de Musiciens d’autrefois remporte le Prix des Muses.

Prix Nobel de Littérature (1916), Romain Rolland a lancé en France la vogue des romans cycles avec les dix volumes de Jean-Christophe. Il perd dès le début de la grande guerre son cher ami Charles Péguy. Rolland est alors en Suisse, où il a pris l’habitude de séjourner presque chaque année depuis 1882. Pour garder sa liberté et se mobiliser au service du pacifisme, il décide de rester en pays neutre. Jusqu’en juillet 1915, il travaille bénévolement pour l’agence des prisonniers de guerre à Genève. En novembre 1915, il publie plusieurs articles en faveur de la paix, réunis sous le titre Au dessus de la mêlée. Un plaidoyer pour la réconciliation future de l’Allemagne et de la France, qui lui vaut autant d’admiration (un prix Nobel), que de critiques et d’inimitiés. Avec la paix revenue, Rolland tente un retour en France en 1919 mais regagne vite la Suisse pour s’établir à Villeneuve en 1922. Sur la Riviera, il reçoit Stephan Zweig avec il correspond pendant près de trente ans, mais aussi Gandhi, Tagore, Gide, Istrati. Avec eux il rêvera de refaire le monde pour tenter de tirer les leçons de la grande guerre et d’en éviter une nouvelle.

La Littérature du Nord : Goethe et Mme de Staël

9782213654515FSEntretien avec Jacques Berchtold, directeur de la Fondation Martin Bodmer, sur l’ouvrage De l’Allemagne, publié par Germaine de Staël à l’issue de ses rencontres avec les plus grands romanciers et philosophes allemands de l’époque.


De l’Allemagne
 est-il un vaste plaidoyer en faveur de la vie culturelle germanique ?

Jacques Berchtold : Dans De l’Allemagne (1813), Mme de Staël, qui s’adresse au lectorat français, met en relation contraste les cultures respectives de la France et de l’Allemagne, en définissant leurs traits caractéristiques. Cet ouvrage revêt une importance capitale : il vise à rendre accessible à un large public français la connaissance de la littérature allemande. Le panorama offert est évidemment stylisé ; l’ouvrage donne de la pensée allemande moderne et contemporaine une certaine image partielle et partiale ! En rupture par rapport aux poncifs et préjugés conventionnels (une Germanie gothique et rugueuse), cette étude d’ensemble est sans précédent et a de toute manière le grand mérite de présenter à la patrie de Pascal, Descartes et Malebranche, une image du voisin du Nord qui détone, et notamment certains philosophes modernes très originaux (Fichte, Kant, Hegel), à côtés des dramaturges, romanciers et poètes. Bientôt l’anglophilie du 18e siècle cédera la place à un nouvel engouement pour la philosophie venue d’Allemagne.

L’estime qu’éprouvent l’un pour l’autre Germaine de Staël et Goethe naît-elle d’une certaine communion de pensée ?

Jacques Berchtold : Germaine de Staël a lu et commenté des ouvrages de Goethe et elle le rencontre à Weimar en 1804. Elle a déjà intériorisé un auteur à partir de la lecture enthousiaste de quelques-uns de ses ouvrages. Quand elle court pour le rencontrer elle s’attend à trouver un être passionné et écorché à l’image du personnage de Werther et doit déchanter sur ce point : Goethe lui apparaît comme froidement équilibré. Néanmoins elle admet volontiers que tel qu’il est, jouissant de recul et de distance par rapport à ses créations, il incarne le génie de l’Allemagne le plus accompli. Elle admire sa force imaginative qui le place au rang de Dante. Procédant volontiers de façon comparative, elle juge la conversation de son champion allemand supérieure à celle de Diderot et comprend que la scène des sorcières de Faust représente un exercice d’émulation réussi à l’égard de la scène analogue, en anglais, de Macbeth. Il n’y a pas de relation en miroir : de son côté Goethe, s’il a admiré Adolphe de Benjamin Constant, est beaucoup plus mesuré dans son appréciation de Mme de Staël.

Les réflexions de Goethe sur l’appauvrissement culturel et la disparition progressive du sens des valeurs sont-elles d’actualité dans le monde d’aujourd’hui ?

Jacques Berchtold : Goethe perçoit, dans les atermoiements de Hamlet (dans la pièce de Shakespeare), lui qui accumule des discours et retarde sans cesse l’exécution de son devoir de vengeance, la décadence d’un Occident guetté par l’exacerbation exagérée de la réflexion, au détriment du passage à l’action. De façon analogue, Faust est rencontré par le lecteur au moment où, au terme d’une portion de vie considérable vouée à l’accumulation de savoirs, il prend la mesure de l’inanité de celui-ci, de son impuissance et du fossé qui le sépare de la vie réelle. Goethe est le plus formidable puits de science qui soit mais il exprime partout sa prudence face à un optimisme béat par lequel on serait tenté (les Lumières françaises) de fonder un idéal de Progrès dans un entassement de connaissances mal encadré. Pour Goethe, le bagage culturel est un formidable outil qui permet de mieux comprendre la complexité des enjeux des mutations en cause dans la réalité politique et sociale la plus contemporaine. Goethe nous invite à ne pas perdre cette richesse et au contraire à l’accroître en comprenant mieux le prix des passerelles culturelles par lesquelles les littératures des différentes nations et des différentes langues, communiquent entre elles : si elles sont prises en compte, les diversités culturelles font la preuve qu’elles enrichissent un tout unitaire commun (Weltliteratur) et nous aident à explorer des voies nouvelles à leur tour efficientes.

Que vous inspire Germaine de Staël, en particulier son rôle comme femme écrivain ?

Jacques Berchtold : Mme de Staël est sans conteste une pionnière dans le domaine de la méthodologie de la curiosité et de l’interprétation littéraires. Par des ouvrages engagés et marquants, elle milite en faveur d’une approche consistant à comprendre préalablement la littérature dans le contexte de l’histoire des mentalités et de l’approche sociologique globale. Elle est sans conteste précurseur. À l’époque où elle le fait, le souci, de la part d’une Française, de réhabiliter, aux yeux des Français, les littératures du Nord, traduit un courage intellectuel qui ne doit pas être sous-estimé. De façon analogue, Goethe élargit considérablement l’horizon culturel de ses compatriotes lorsqu’il les invite à découvrir les littératures de l’Arabie, de la Perse et de l’Extrême-Orient. Mais Mme de Staël est de surcroît une femme. Dans un monde où les débats intellectuels sont traditionnellement dominés par les hommes, une « femme savante » qui revendique le droit de réfléchir, d’élaborer des ouvrages de réflexion et de participer au débat public et politique sur la culture, savait qu’elle allait rencontrer de gros obstacles. Le mépris exprimé par Napoléon et la censure qui a frappé De l’Allemagne lors de sa publication en sont des témoignages éloquents.

Portraits_JB-0428-2Jacques Berchtold Ancien élève du collège Calvin et de l’Université de Genève, il enseigna (1984-2000) la littérature française de la Renaissance au XIXe siècle dans les Universités de Berne, Genève, Yale et Johns Hopkins avant de devenir pensionnaire de l’Institut suisse de Rome. Professeur de littérature française du XVIIIe siècle à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 (2001-2008), il obtient une chaire dans la même discipline à l’Université de Paris-Sorbonne (2008-2014). Il fut aussi professeur invité à Harvard en 2011. Il reçoit en 2014 la distinction, Chevalier de l’ordre des Palmes académiques.

Entretien réalisé par Ann Bandle pour Les Rencontres de Coppet

voir aussi les conférences organisées par Les Rencontres de Coppet en 2016

L’envol de Sonia Araquistáin, une artiste flamboyante

mourirAprès avoir publié le portrait de Gustave Courbet dans « La Claire Fontaine », David Bosc se penche sur la destinée de Sonia Araquistáin, une artiste disparue tragiquement.

L’histoire est troublante. Sonia Araquistáin, vingt-trois ans, se suicide en sautant par la fenêtre de sa chambre un matin de septembre 1945, entièrement dévêtue. Elle vivait avec son père, ambassadeur d’Espagne, à Queensway, Bayswater.

Qui était Sonia Araquistáin, cette artiste mystérieuse dont on a jamais entendu parler? Disparue prématurément, elle a laissé peu de traces. Quelques articles parus à l’époque des faits n’éclairent guère sur les tourments qui l’ont précipitée dans le vide et attribuent son geste fatal à… un déséquilibre mental. Une hérésie pour le poète surréaliste Georges Henein qui lui rend un hommage bouleversant « …Pour que cette femme déploie l’éventail de sa chute, pour qu’elle gifle à jamais l’indolence de l’espace, pour que de son beau visage de cristal brisé, elle épouse la terre ferme, creusez… »

Dans « Mourir et puis sauter sur son cheval », David Bosc creuse les rares indices pour nous raconter cette femme si singulière. A travers un journal imaginaire, il reconstitue les moments émouvants de sa brève vie d’artiste, invente ses notes de lectures, ses projets et croquis inachevés. Sonia, que seul l’art apaise nous parle de sa passion « dans le dessin aucun trait n’est premier. Il n’y a pas de point final. …» avant de détailler « j’ai commencé un nouveau portrait de papa dans son fauteuil, je n’ai fait que l’oreille,… et ce matin, j’ai compris que je ne dessinerai plus de visages. J’ai d’abord dédoublé l’oreille symétriquement, en papillon, en adoptant le rythme des circonvolutions de la chair et du cartilage ».

Sans se soucier de l’heure ou du temps qui passe, Sonia erre de plus en plus tard dans la nuit, dévalant les ruelles londoniennes, tourbillonnant au gré de ses envies comme exaltée par une soif de liberté inassouvie. Au détour d’un chemin, elle nous glisse quelques confidences sur ses amants comme ce jeune Hongrois qu’elle a écouté pendant des heures, se laissant envelopper par cette langue « aux propriétés de parfum ».

« Je ne sais à peu près rien de la vraie Sonia, Sonia Araquistáin, des bribes, ce ne sont ici que fantaisies.… » reconnaît David Bosc. La vraie Sonia est pourtant bien présente. Une photo d’elle, à la dernière du livre, nous montre une jeune femme aux traits harmonieux, un beau visage pâle, des yeux qu’elle aurait aimé bleus. La tête légèrement baissée, elle sourit. Une belle fin pour ce roman brillant et intense.

David Bosc est né en France et vit à Lausanne depuis de nombreuses années. Il a également brossé le portrait de Gustave Courbet, « La Claire Fontaine » publié en 2013 , sélectionné pour le Prix Goncourt et lauréat du Prix Marcel-Aymé, du Prix Fédéral de littérature et du Prix Thyde Monnier de la SGDL.

Ann Bandle

 

Capucine, la plus belle fleur de Lausanne ressuscite par la grâce de…Blaise Hofmann

Capucine-Blaise_Hofmann-livre-couverture-480x240La génération Instagram trouvera son compte dans le dernier roman de Blaise Hofmann : « Capucine », cette biographie d’une star oubliée d’Hollywood qui s’est donnée la mort à Lausanne dans les années 90. Retour sur une étoile filante, amie d’Hubert de Givenchy et d’Audrey Hepburn, partenaire de John Wayne, Dick Bogarde ou Alain Delon. Même les étoiles sont mortelles. Sauf quand un romancier leur redonne vie. Et c ‘est bien ce qui arrive à la comète «Capucine» que l’écrivain Blaise Hofmann, ressuscite pour notre plus grand plaisir.

Capucine ? Un nom qui ne vous dit rien. A oui, peut être si vous êtes Lausannois, habitant du quartier dit sous-gare et que vous avez très, vraiment très bonne mémoire, vous souvenez alors peut-être du suicide, il y a déjà bien longtemps d’une femme de 62 ans. Elle s’était jetée à la fenêtre de son immeuble du 6 chemin de Primerose, à Lausanne. Elle avait été dit-on très célébre. Un fait divers tragique qui remonte à déjà plus de…25 ans. Une histoire bien triste, oubliée depuis belle lurette.

Pas pour Blaise Hofmann, qui à travers un journal fictif nous fait revivre Capucine. Un drôle de nom pour une étoile. Capucine s’appelait de son vraie nom Germaine Lefebvre, elle fut bien une star des années 50, 60 et 80, de la mode et du cinéma, à Paris et Hollywood. Capucine? Sur la couverture du « Elle « de mars 1953, on la retrouve sous l’objectif de Georges Dambier, puis de Vogue France en juillet 1954 avec le photographe Henry Clarke. Belle, lumineuse, une silhouette longiligne, rien évidemment d’une femme banale. Egérie des grands couturiers Fath, Balmain, Dior et surtout d’Hubert de Givenchy. Partenaire de cinéma de Romy Schneider, John Wayne, Peter Sellers, Peter O’Toole, Dirk Bogarde, Alain Delon….dirigée par Frederico Fellini, Charles Vidor, Blake Edwards, Joseph Mankiewicz, amie d’Audrey Hepburn, de son vivant Capucine avait su bien s’entourer et choisi avec discernement ses rôles. Dans sa filmographie figure de nombreux classiques : « L’Aigle à deux têtes », « Le Bal des adieux », « La Panthère Rose », « Le lion »,   « Quoi de neuf, Pussy Cat ? » , « Le triomphe de Michel Strogoff », « Satyricon »…. Alors comment peut-on déjà avoir oublié Capucine en 2016? Trop d’ amants disparus. Pas d’enfant, pas de descendant pour entretenir sa mémoire. Pourtant Capucine méritait bien un retour sur sa vie aussi glorieuse que tragique.

En quelques 200 pages, Blaise Hofmann part sur les traces d’une jeune fille, à la valise pas très rangée, qui de Saumur à Cinecitta, a su se frayer un chemin des caves de Saint-Germain-des-Prés à Hollywood. Capucine n’était pas Juliette mais derrière son beau sourire, la femme fleur cachait les blessures d’une enfance cabossée et quelques autres secrets. C’est ce que vous découvrirez en vous plongeant dans ce récit lucide et cruel, qui a de quoi secouer la génération Instagram sur les misères de la célébrité et l’immortalité de l’amour fou.

Béatrice Peyrani

 

La leçon de flûte de Jacques-Etienne Bovard

51F9AZHQQ2L._SX272_BO1,204,203,200_Son titre intrigant laisse d’emblée présager le malheur. En vérité, le roman de Jacques-Etienne Bovard est un manifeste à la générosité.

Tout commence par les turpitudes d’une concierge hystérique –  persuadée du bien-fondé de ses agissements  – qui sèment la discorde. Rien n’échappe à cette gardienne angoissée qui veille avec assiduité au respect du règlement, surveille faits et gestes des locataires, tous âgés et comme abandonnés dans un immeuble en décrépitude, voué à une destruction prochaine.

La solitude des aînés

Au fil des pages, on découvre les souffrances, la déchéance de ces vies qui ne tiennent plus qu’à un souffle, la solitude aussi. Tout cela, c’était avant l’arrivée de Gilles, un jeune étudiant, trahi, cocu, jeté à la rue et désormais locataire du trois pièces au dernier étage. Attentif, il anticipe les besoins des uns et des autres, se rend utile… mais agace la concierge qui s’estime dépossédée de ses tâches, humiliée.

Un Guadagnini, violon inestimable

Son voisin de palier, un octogénaire violoniste, ne s’est pas fait prier. Sans façon, il invite Gilles à dîner, rapidement il est question de violon, le sien, instrument sublime, un Guadagnini, inestimable à ses yeux non pas pour son prix exorbitant mais pour tous les souvenirs qu’il recèle… Il le donne à Gilles, à lui piètre musicien, l’émotion est vive. Il a tout à apprendre, et ce sera la première des multiples leçons, des rendez-vous quotidiens qui feront naître une amitié profonde entre ces deux êtres esseulés.

L’auteur décrit de son écriture limpide les envolées musicales de l’instrument « la rigueur du manche, l’aigu des éclisses, le tranchant des cordes ployées sur la lame du chevalet n’exprimaient plus l’intransigeance de naguère mais quelque chose de léger, d’aérien, de prometteur… ». C’est beau.

Jacques-Etienne Bovard figure parmi les écrivains romands les plus lus. Il est l’auteur de seize romans et nouvelles qui s’inspirent des paysages et des mentalités de la Suisse romande. Une leçon de flûte avant de mourir a été publié par l’éditeur Bernard Campiche en 2009.

Ann Bandle

Juliette Récamier ou l’art de la séduction

Juliette_Récamier_(1777-1849)Dans la récente biographie, L’art de la séduction, l’historienne Catherine Decours présente un portrait loin d’être flatteur sur celle qui fut la plus belle femme de son temps, Juliette Récamier. Entourée de soupirants dont les espoirs sont rarement éconduits, elle fait beaucoup souffrir « les anges aussi ont leur cruauté, narcissique, cet ange-là jouissait de son pouvoir sur autrui »  comme le note à ses dépens Benjamin Constant.

Muse et mécène, Juliette Récamier est la reine des salons parisiens du XIXème siècle. Sa beauté légendaire autant que son esprit charment les plus grands hommes de son époque. La liste est impressionnante :  Ampère, Benjamin Constant, Lucien Bonaparte, Auguste de Prusse, Saint-Beuve, Victor Hugo et, au-dessus de la mêlée, René de Chateaubriand avec qui elle noua une liaison de près de 30 ans.

Durant ses multiples voyages en Suisse, la belle Juliette séjournait chez Germaine de Staël au Château de Coppet, où elle disposait d’une chambre attitrée. Et c’est au sein du cénacle d’intellectuels qui entourait son amie qu’elle rencontra pour la première fois Chateaubriand. Comme tant d’autres avant lui, l’écrivain fut bouleversé par sa beauté. De Coppet à Paris, ils se reverront grâce à l’initiative de Germaine de Staël. La suite est une romance qui dura jusqu’au dernier jour de Chateaubriand…

Ann Bandle

Juliette Récamier – L’art de la séduction – Catherine Decours publié aux Editions Perrin

Une amie de Coppet au Grand Palais

IMG_6403Pour la première fois à Paris, une exposition d’envergure rend hommage à l’artiste femme la plus célèbre du XVIIIème siècle, Elisabeth Louise Vigée Le Brun. Durant son exil, la Suisse a été  sur le chemin de la portraitiste de Marie-Antoinette.

 Belle, talentueuse et pleine d’esprit, Louise Vigée Le Brun a connu la gloire dans toutes les cours d’Europe. Durant sa longue vie (86 ans), elle va réaliser 660 portraits et plusieurs paysages. Et pourtant, cette femme que le Tout-Paris s’arrache au XVIIIème siècle n’avait fait l’objet d’aucune rétrospective dans un grand musée européen. L’oubli est désormais réparé. A Paris, le Grand Palais présente 260 ans après sa naissance près de 150 tableaux, dont les portraits de la Reine Marie-Antoinette et de sa descendance, ceux-là mêmes qui l’ont propulsée dans les hautes sphères.

A onze ans, son père Louis Vigée, excellent portraitiste de la haute bourgeoisie, lui prédit « Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n’en sera ! ». Homme cultivé, il aimait s’entourer de musiciens et des grands esprits de son temps. C’est dans cette effervescence artistique stimulante et sous le regard paternel bienveillant qu’elle acquit les notions de dessin et les rudiments de l’art du pastel. « La passion de la peinture est innée en moi » clame-t-elle, une passion qui est à la mesure de son prodigieux talent. Autodidacte, elle s’inspira aux prémices de son art de la technique d’autres peintres, tels que Greuze ou Vernet, copia leurs œuvres pour se faire la main tout en affinant son propre style.

Sa sensibilité artistique se dévoile dans les premiers portraits de son frère et de sa mère qu’elle réalise à 14 ans et qui suscitent l’admiration dans Paris. Remarquée, Louise s’impose très vite dans la société de son temps. Elle séduit par sa conversation durant les longues séances de pose et se lie d’amitié. La peinture étant le seul moyen d’avoir un portrait de soi, les commandes affluent, elle applique les tarifs les plus élevés et gagne bien sa vie. La célébrité viendra ensuite.

Au cours de l’une de ses promenades au Jardin des Tuileries qu’elle affectionne, distraction de l’époque pour voir et être vu, elle rencontre la Duchesse de Chartres, protectrice des artistes. Par son entremise, la porte de la Reine Marie-Antoinette s’ouvre… Les nombreux portraits qu’elle réalisa de la Reine sont tous d’une grande beauté, gracieux, peu importe s’ils adoucissent discrètement les défauts, la Reine s’y reconnaît.

A l’apogée de son succès, la Révolution lui fait prendre le chemin de l’exil. « Avant la Révolution, les femmes avaient le pouvoir, la Révolution les a détrônées », dira-t-elle en traversant toute l’Europe sans cesser pour autant de peindre. Un voyage qui l’amène tout naturellement en Suisse, au Château de Coppet où elle séjourne. Séduite par la beauté des paysages, elle s’exerce à les reproduire et nous laisse un tableau étonnant sur la fête des bergers à Unspunnen près d’Interlaken, elle y assiste en compagnie de son amie Germaine de Staël le 17 août 1808. L’œuvre est présentée au Grand Palais jusqu’au 11 janvier 2016.

Ann Bandle

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Pourquoi la Suisse est le pays le plus heureux au monde

Selon l’historien François Garçon*

534A4D7C7C393739313032313030373436387C7C434F50Damier : Pourquoi avez-vous écrit « La Suisse, pays le plus heureux du monde » 

François Garçon : Pour une double raison. La première, est une blessure d’enfance probablement jamais cicatrisée. Suisse par mon père, mais Français par ma mère, je n’ai cessé d’entendre des remarques désobligeantes sur la Suisse de la part d’un oncle maternel. Enfant, j’étais blessé de subir des moqueries sur l’accent traînant des Suisses romands et autres stupidités du même tonneau mais, en l’absence de mon père, je n’étais pas en âge de me défendre sur le sujet. Plus tard, devenu adulte, j’ai continué à être sidéré par l’imbécilité du personnel politique français sur la Suisse. Souvenez-vous du remue-ménage de Nicolas Sarkozy à Interlaken en mai 2014 : il venait d’être battu aux élections présidentielles et, en visite dans la Confédération, un pays voisin et ami, où 150’000 Français frontaliers viennent tous les jours travailler, il s’offrait le luxe de critiquer le système politique suisse et plus particulièrement sa présidence tournante. Quelle arrogance de la part d’un ancien chef de l’Etat français de célébrer un modèle présidentiel français (alors que le pays est en quasi faillite) et de critiquer le soi-disant archaïsme de la gouvernance helvétique où sept conseillers fédéraux se repassent à tour de rôle la présidence ! Prestation carrément surréaliste pour qui veut bien se souvenir que la Suisse est l’un des pays les plus prospères du monde : avec un taux de chômage de moins de 3%, un salaire médian de près 6000 euros, une démocratie directe participative qui fonctionne.

Damier : Depuis la visite de François Hollande en Suisse en avril dernier, les relations franco-suisses se sont améliorées ? 

François Garçon : Il est sans doute le premier président français à s’intéresser sincèrement à la Suisse. Mais pour les médias comme pour la classe politique française, la Suisse doit toujours et encore sentir le souffre et rimer avec corruption, évasion fiscale, islamophobie…

Damier : Il est vrai que la presse française s’est plus appesantie sur le dossier des évadés fiscaux en Suisse que sur le réel contenu de la visite de François Hollande, qui avait pourtant consacré une large partie de son voyage à Zurich au contrat d’apprentissage.

François Garçon : Oui, l’apprentissage des jeunes, qui fait – entre autres – la force de l’économie suisse, est boudée par les médias français qui préfèrent faire et refaire le nième sujet sur un membre de l’establishment français plutôt que de se pencher sur ce dossier et de voir comment le système suisse surpasse le modèle d’apprentissage en France bien entendu, mais aussi en Allemagne ou en Grande Bretagne. Je me suis heurté au refus de grandes chaînes françaises quand je leur ai proposé d’enquêter sur ce sujet. Pas assez vendeur pour eux ! Leur politique éditoriale est irresponsable. Près de 150’000 jeunes sortent du système scolaire français illettrés et sans formation. Ils sont autant de bombes à retardement dont les éléments les plus perturbés feront le voyage vers la Syrie. Espérons qu’ils y restent, et plaignons les Syriens ! Quant à l’aveuglement persistant des médias français sur le vrai visage de la Suisse, pays dynamique et innovant, qui a su recréer des emplois industriels (57’000 entre 2005 et 2008) avec un niveau de salaire élevé, là encore rien de nouveau. La Suisse reste attractive et pas pour sa seule attractivité fiscale, n’en déplaise aux politiciens français. Elle offre des infrastructures de qualité, sait former des personnels qualifiés grâce à un système éducatif performant à tous les niveaux. Anecdotiques pour les journaux français, qui s’enivrent toujours des mêmes sujets, ceux qui ont fait la prospérité médiatique de Jean Ziegler : l’argent sale, le trafic des banques, les fonds juifs en déshérence…Paradoxalement, la presse française dite de droite a encore plus peur de vanter les succès économiques de la Suisse. La presse française dans sa globalité reste parisienne et jacobine. Le modèle fédéral suisse et sa réussite ne sont pas des sujets pour elle. L’exotisme helvétique est suspect, suspecté d’être inintelligible pour le lecteur français. On est face à une vraie désinformation sur la Suisse sur fond de paresse intellectuelle et de nombrilisme franchouillard.

Damier : Néanmoins le vote du 9 février « sur la fin de l’immigration massive » et la politique du franc fort risquent de fragiliser le leadership suisse ?

François Garçon : Force est de constater que sur le volet du franc fort, les entreprises et leurs personnels ont su s’adapter. Certaines, très exportatrices, sont passées de 42 à 45 heures sans bruit ni murmure. On est loin du hooliganisme « à la Air France » pour améliorer la productivité des personnels les mieux rémunérés. Pour ma part, je suis confiant sur l’adaptabilité et l’intelligence des Suisses. Le contentieux avec la Communauté économique européenne à propos de la libre circulation, me semble, lui, beaucoup plus complexe. Lors de la votation du 9 février, il est faux de dire que le pays s’est montré xénophobe. Les grandes villes comme Bâle, Genève, ou encore les cantons de Vaud et du Jura, où les taux d’immigrés avoisinent parfois les 45%, ont rejeté l’initiative. En revanche, c’est la Suisse des campagnes et des montagnes – où les étrangers sont pourtant peu nombreux – qui a plébiscité l’initiative, preuve que le pays intègre donc plutôt bien ses immigrés. Néanmoins la votation du 9 février a mis la Suisse en porte-à-faux vis-à-vis de ses engagements envers la Communauté européenne. Devant la Confédération se dresse désormais une sacrée paroi : les conseillers fédéraux vont devoir discuter avec des technocrates dogmatiques, jamais élus par leurs propres concitoyens. Le dialogue s’annonce compliqué, tout comme les solutions qui vont devoir être trouvées. Mais je fais confiance à l’administration suisse pour négocier des aménagements. La Confédération est une magnifique démocratie où les cantons et les administrations restent à l’écoute et au service de leur population. Il est vrai que les citoyens suisses ont en mains deux armes de destruction massive qui s’appellent le droit de référendum et l’initiative populaire. A bon entendeur, salut !

*Maître de conférences à l’Université Paris 1 où il a créé en 2006 le Master 2 professionnel Cinéma-Télévision-Nouveaux Médias – Docteur en histoire (Universités de Genève et d’Oxford -St Peter’s College), co-lauréat du prix d’histoire Gustave Ador, lauréat d’une bourse Besse (Oxford) et du Fonds National Scientifique suisse.

La Suisse, pays le plus heureux du monde », aux éditions Tallandier par François Garçon

Entretien réalisé par Béatrice Peyrani

La Suisse de Marthe Keller, rencontre avec une actrice cosmopolite et sans langue de bois

2549_3652_image«Les Suisses sont complexés à tord….Ici la qualité de vie est exceptionnelle, l’économie, la nature, cela crée aussi de la  jalousie côté français mais attire les étrangers». 

C’est l’affluence des grands soirs dans les salons du Lausanne Palace. Pas une table de libre, ni au bar, ni dans un petit salon sur le côté. Dans le hall, il reste bien ce canapé et deux fauteuils, drôle d’endroit pour une rencontre avec une star, qui ne devrait guère être propice aux confidences. Qu’importe si l’endroit manque un peu d’intimité pour Marthe Keller : «ce sera parfait », assure-t-elle, l’actrice n’est pas là pour parler d’elle. Depuis le festival de Cannes et la sortie d’Amnesia de Barbet Schroeder, elle enchaîne les entretiens avec les journalistes du monde entier et vient de finir quatre films en une année. Ereintée, elle a frôlé l’été dernier le burnout, elle n’a plus envie de se raconter. Pas ce soir, du moins. Elle est venue ce jeudi à Lausanne pour honorer un prix. Mais elle s’est renseignée, le dernier train pour Martigny part à 22 heures. Elle a gentiment décliné l’invitation du directeur du Palace qui lui offrait de l’héberger. Non, elle montera chez elle à Verbier. Elle a besoin de « rentrer à la maison », de voir la nature, les montagnes, les marronniers, les sapins. Oui, si Marthe Keller a accepté de nous rencontrer, ce soir, nous les fondatrices de Damier, ce n’est pas pour parler une énième fois de sa vie, mais c’est seulement parce qu’elle trouve l’idée d’une association en faveur de la culture franco-suisse formidable. Quand j’ai entendu « culture franco-suisse » j’ai tout de suite accepté notre rencontre, cela me parle, une situation a laquelle j’ai été moi-même confrontée, il y a un réel besoin d’échanger… L’activité culturelle en Suisse est exceptionnellement dense et c’est réjouissant… Je soutiens votre initiative, je suis même disposée à être marraine d’un événement culturel franco-suisse ».

Suisse, Marthe Keller est née (à Bâle), suisse elle est restée dans son cœur, même si elle a vécu plusieurs années aux Etats-Unis, parle couramment quatre langues et vit en grande partie à Paris. Ses collaborations avec la scène helvétique sont encore peu nombreuses et récentes, dans une carrière bien remplie et multi-facettes (cinéma- télévision-théâtre-mise en scène d’opéra au Metropolitan s’il vous plaît), qui a démarré en fanfare et trompette avec Philippe de Broca… en 1968 sans jamais ralentir. Incroyable le temps ne semble pas avoir de prise sur l’inoubliable interprète de Fedora.

Son lien avec la Suisse, son histoire avec Bâle n’est pourtant pas si simple. Son père a quitté l’Allemagne nazie, il est venu se réfugier en Suisse. Il élevait des chevaux. Comment est -il venu? Comment a-t-il vécu son exil? Marthe Keller avoue n’en avoir jamais parlé avec lui, vraiment. « On est inconscient, quand on est jeune, on veut s’amuser ». Ce jeudi 8 octobre, la comédienne n’en dira pas plus sur le sujet. Mais diable, la terrible actualité de ces jours, les guerres aux portes de l’Europe, l’afflux de migrants, lui parlent. « Je m’intéresse à la politique, vous savez ». Le questionnement sur l’identité, les origines, les racines jalonne depuis toujours le choix de ses rôles que ce soit au théâtre avec Tchechov (Les Trois Sœurs ), James Joyce (Les Exilés), avec Yannick Haenel (Jan Karski), à la télévision avec le réalisateur Denis Malleval dans « Le Lien » où Marthe Keller joue le rôle d’un professeur qui retrouve sa petite fille, qu’elle croyait disparue dans la Shoah, ou tout récemment sur le grand écran avec « Amnesia ». Un film, où elle incarne une femme qui, apprenant l’existence des camps de concentration, se refuse à l’avenir de parler sa langue natale : l’allemand. Longtemps, l’allemand a été la seule langue que parle Marthe Keller couramment. Pourtant bizarrement la Suisse aujourd’hui pour elle, c’est surtout la Suisse romande, celle où on parle le français. Mais pour elle pas question de s’y tromper, les Suisses romands ne sont pas des Français et vis et versa. « Les Suisses sont complexés à tord, ils ont leurs qualités : sens du détail et de la précision, du graphisme, ce n’est pas un hasard s’ils sont excellents pour l’horlogerie ou les … documentaires. Ils ne parlent pas ou peu, mais s’observent entre eux… Je me souviens, enfant, ma mère m’avait donné un coussin pour m’accouder à la fenêtre! Mais les Suisses, ont une vraie gentillesse, une grande tolérance. Ici, en Suisse, la qualité de vie est exceptionnelle, l’économie, la nature, ce qui crée aussi de la jalousie du côté français et attire les étrangers. Le multiculturalisme que l’on trouve en Suisse avec un taux élevé d’étrangers pouvant atteindre 38% et les 113 communautés recensées en sont la preuve. Mais pour être franche, je suis pour l’Europe, mais contre l’intégration de la Suisse à l’Union Européenne, la Suisse est un trop petit pays géographiquement. »

Comment vit alors cette vraie Suissesse à Paris? « De plus en plus difficilement, avoue-t-elle. Comme dans toutes les grandes villes du monde, l’air est mauvais, l’ambiance, la circulation, le stress, ne me conviennent plus, j’ai besoin de calme et de la nature. J’aimerais m’installer aux abords d’une petite ville, comme Trouville (qu’elle a redécouvert en septembre dernier quand elle a été juré du Festival américain de Deauville), j’aime l’eau… ». De l’espace, de l’air, du calme, de la sérénité, c’est que Marthe Keller avoue rechercher de plus en plus souvent en Suisse.

Echanger pour mieux se comprendre, le programme de Damier plaît à Marthe Keller, elle aimerait nous aider, monter des spectacles avec nous, faire des lectures, dans toute la Suisse. Qui sait le rendez-vous sera peut-être pour bientôt. En attendant, on peut déjà réserver ses places pour retrouver cette femme aussi exigeante que secrète au théâtre de Rolle, dans la lecture de poèmes de Pablo Neruda, mis en scène musicalement par Vincent Prezioso.

Sur le site du théâtre de Rolle : MOI, PABLO NERUDA

Propos recueillis par Béatrice Peyrani et Ann Bandle

Impressions de Jean-Jacques Rousseau sur Genève

41cxNMxlNgL._SY445_En passant à Genève je n’allai voir personne; mais je fus prêt à me trouver mal sur les ponts. Jamais je n’ai vu les murs de cette heureuse ville, jamais je n’y suis entré sans sentir une certaine défaillance de cœur qui venait d’un excès d’attendrissement. En même temps que la noble image de la liberté m’élevait l’âme, celles de l’égalité, de l’union, de la douceur des mœurs me touchaient jusqu’aux larmes et m’inspiraient un vif regret d’avoir perdu tous ces biens. Dans quelle erreur j’étais, mais qu’elle était naturelle ! Je croyais voir tout cela dans ma patrie parce que je le portais dans mon cœur. Jean-Jacques Rousseau – Les Confessions

 

Jeûne fédéral, une célébration moyenâgeuse

imagesSolennel pour les uns, ordinaire pour les autres, le Jeûne fédéral est un jour historique ancré dans la culture suisse. Tout a commencé au XVè siècle par des journées de jeûne imposées au peuple, aussi bien dans les cantons protestants que catholiques. Craintes de représailles, guerres et autres catastrophes naturelles figuraient parmi les raisons invoquées pour dédier du temps à la prière et au recueillement. « Quand le ventre est vide, l’esprit s’élève mieux vers Dieu» abonde dans ce sens le réformateur français Jean Calvin.

Il faudra attendre jusqu’en 1832 pour que soit instauré par la diète un jour précis, le troisième dimanche de septembre, à cette célébration d’action de grâce. Une décision qui n’est pas du goût des genevois qui n’entendent pas s’y soumettre ni renoncer à leur propre « Jeûne genevois» du jeudi, institué après le massacre de la St-Barthélémy et décrété jour férié.

Au fil des ans, la signification religieuse tend à s’atténuer alors que les milieux ecclésiastiques invitent au rassemblement. Il n’en reste pas moins que la tradition de se restreindre en substituant un repas par une tarte aux pruneaux, saison oblige, demeure immuable dans certains cantons. Une pénitence que l’on subit volontiers.

Ann Bandle

Rentrée gourmande : en Suisse aussi !

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Le Chou-Chou praliné noisette de Jean-François Piège

Les inaugurations sont moins médiatisées qu’à Paris, mais la semaine du goût qui débutera le 17 septembre pour dix jours dans tout le pays devrait permettre quelques belles découvertes sur tout l’Arc Lémanique.

A Paris, c’est la troisième rentrée de la saison, après celle des écoliers et des écrivains, celles des chefs. Etoilés ou non, ils sont nombreux à choisir l’automne pour ouvrir, ré ouvrir une nouvelle table à Paris, en quête de lauriers et de succès. Pour le Figaro, c’est sûr pas moins d’une vingtaine de restaurants devraient se tailler la vedette ces prochaines semaines, comme Christian Constant qui inaugure une deuxième adresse avec  ses fameuses « Cocottes », qui après la rue Saint-Dominique, rive gauche, s’installent aussi rive droite au sein du Sofitel Arc de Triomphe, avenue Bertie-Albrecht ou le très médiatique Christophe Michalak qui s’apprête à ouvrir une très gourmande pâtisserie dans le Marais. Pizzerias ou italiens branchés (Capucine, Faggio dans le IXème arrondissement), restaurants gastronomiques (Le grand restaurant de Jean-François Piège dans le VIIIème, Le Balcon à la nouvelle Philarmonique dans le XIXème), bars à vins (le Boudoir dans le VIIIème, le Gravity dans le Xème) comptoirs world-food (Desi Road, rue Dauphine dans le VIème) la palette paraît large.

En Suisse, pour l’heure, moins de battage médiatique. Pourtant si la presse romande tarde à nous révéler les nouvelles tables helvétiques à suivre cet automne, nul doute que cela ne devrait pas tarder. Rien qu’à Genève, près de 600 restaurants et cafés changent de main par an. Alors autant dire qu’il a y de quoi explorer. Et pour se mettre tout de suite en appétit et passer soi–même aux travaux pratiques, pas de temps à perdre, il faut se brancher vite sur le site de  la Semaine du goût. Cette manifestation hautement festive se déroulera du 17 au 27 septembre et promet en autres de belles découvertes sur tout l’Arc Lémanique.

Béatrice Peyrani

« Crans-Montana » où l’adolescence à cran des années 60

Cela fait 9782709650458-X 2belle lurette que ça dure, les montagnes suisses tour à tour salvatrices, mystérieuses, ensorcelantes ou démoniaques savent inspirer les meilleurs auteurs. Thomas Mann avait flairé le coup dans « la Montagne Magique » où il avait campé le voyage initiatique et philosophique de son héros Hans Castorp dans un sanatorium de Davos dans les années 30. Plus près de nous, c’est le cinéaste Olivier Assayas qui n’avait pas résisté à la magie de Sils Maria, petit village alpin de l’Engadine, pour mettre en scène la rencontre de deux actrices l’une débutante (Kristen Stewart) et l’autre déjà starisée (Juliette Binoche).
Mais en cette rentrée littéraire 2015,  c’est au tour d’une autre station chic du Valais de rafler la vedette : Crans-Montana : un roman à la couverture rouge à peine sorti et auréolé de critiques élogieuses. Son auteur, la genevoise Monica Sabolo n’en est pas à son  premier coup d’essai. Elle avait reçu en 2013 le Prix de Flore pour Tout cela n’a rien à voir avec moi.

Crans-Montana en est en quelque sorte la suite. Le récit se passe dans les années 60, où les parents de l’auteur, et l’auteur elle-même ont passé certaines vacances d’été et d’hiver. Pas de dialogues haletants dans ce roman, mais des portraits de filles en fleur vues par des garçons issus de la grande bourgeoisie européenne. Changement de point de vue ensuite, avec la version des filles, trois amies inséparables Chris, Charlie et Claudia, objets de tous les regards et de tous les fantasmes, qui vont dessiner elles-mêmes leur version du film. Crans-Montana,  rendez- vous mondain d’une jeunesse dont les parents avaient décidé d’oublier la guerre, ses privations, ses trahisons. Pour le meilleur : s’amuser. Ou pour le pire : se dérober, s’enivrer ou s’embourber. Tout pourrait être si simple, si facile sur ces montagnes insensibles aux premiers tumultes des années 70. Ce serait sans compter sur les personnages de Monica Sabolo, qui derrière les murs de leurs chalets douillets cachent trop bien leur solitude, leurs blessures secrètes, leurs amours déçues avant même d’avoir été vécues.

Béatrice Peyrani

A ne pas manquer : François Chaslin invité au Livre sur les quais pour sa biographie sur Le Corbusier

Unknown Architecte, professeur et auteur, François Chaslin brosse un portrait contrasté sur celui qui deviendra l’architecte le plus célèbre du XXe siècle, Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier. Il entreprend avec minutie une recherche documentaire fouillée sur celui qu’il qualifie d’architecte audacieux et de théoricien de qualité avec une capacité et une puissance d’expression qui fascinent…, et que l’on célèbre aujourd’hui encore. François Chaslin sera en dédicace à Morges: Le livre sur les quais du 4-5-6 septembre 2015. A écouter, son entretien sur France Culture.